Dimanche 27 septembre 2009


Depuis quelques temps, je me demandais si j'étais encore capable de faire preuve d'objectivité quant à Dylan. Son nouvel album Together through life m'a rassuré sur ce point. Car si ce disque est encore un bon cru, contenant de splendides morceaux, certains comptent parmi les pires qu'il ait enregistré depuis une quinzaine d'années, soit juste avant la sortie de Time out of mind. Bon, je suis sévère là, ce sont juste des morceaux assez ennuyeux, pas bien écrits, et anecdotiques, qui demeureront noyés dans sa discographie monumentale et qui n'arrivent même pas à écorner la grâce et la classe de son dernier effort studio. Finalement, sur les très moyens Jolene et If you ever go to Houston, Dylan se fait piéger à son propre jeu, lui qui depuis 20 ans n'a d'autre ambition que de se fondre dans la masse, et être un chanteur américain lambda (comme si c'était possible, ou ne serait-ce qu'envisageable). Le ton est donné dès la pochette, avec le nom de Dylan qui paraît avoir été apposé en série. Si on n'avait pas encore compris, Dylan nous en remet une couche : c'est juste un disque de plus, ni plus, ni moins. Du Dylan à la chaîne... C'est vrai que depuis un moment, le Zim enchaîne : Modern times n'est pas si loin, quant à la série des Bootlegs, la dernière parution est encore en rotation lourde dans mon lecteur.

Dans Together through life, Dylan sonne apaisé, la musique coule de source et est plus légère, beaucoup plus légère que sur Time out of mind ou Modern times. Ici, il revisite l'héritage de la culture mexicaine et fait la part belle à l'accordéon. L'instrument donne une couleur unique au disque et dans la discographie du Zim, une chaleur qui fait naître une foule d'images dans la tête. Le beau cliché de la pochette m'a tout de suite fait penser à Kerouac, et la musique aussi, comme dans le magnifique This dream of you dans lequel on se croirait à la fin d'un mariage mexicain, tout le monde est un peu parti, les gosses courent sous les tables ou terminent le fond des verres pendant qu'un groupe joue une vieille rengaine, et pis merde, on se retrouve marié, des étoiles dans les yeux et de l'alcool fort de contrebande dans les veines, pour le meilleur et le pire. C'est là que Dylan est fort : ça pourrait sonner comme un énième groupe de bal, des gars qui jouent bien mais sans génie, mais avec lui, ça prend tout de suite une autre dimension. Alors, oui l'ombre de Kerouac plane, et donne envie de relire ses pages consacrées au Mexique.

Et puis, même si l'album a visiblement été enregistré à la cool, avec des musiciens détendus qui maîtrisent parfaitement leur sujet, Dylan instille sa poésie unique, sa vision qui n'appartient qu'à lui faite de rencontres entre la grande histoire et l'observation fine du quotidien, comme lorsqu'il chante sur le dernier morceau "
Big politician telling lies / Restaurant kitchen, all full of flies". Bref, il est relax mais ne sacrifie pas ses talents de parolier pour autant.  Au début, à la sortie du disque, je me suis dit que les louanges qui tombaient sur Dylan révélaient les mêmes tics insupportables des journalistes de la presse rock : un d'eux lâche un "c'est un Dylan génial" et tout le monde suit. Ils font pareil avec Woody Allen et tant d'autres... Qu'ils ne s'étonnent pas que leurs ventes se cassent la figure. Donc l'affaire était entendue : c'est un Dylan génial... Je parie que pour le prochain, il récoltera une volée de bois vert le Zim. En fait Together through life, quelques mois après, se révèle être l'équivalent tex mex du country Nashville Skyline en son temps, soit un excellent album qui s'installe rapidement mais dure, et qu'on a toujours envie de réécouter. Un disque qui fait moins peur que Time out of mind, par exemple, avec ses fantômes et sa noirceur. Un disque qui se termine par un It's all good, un blues du tonnerre que ne renierait pas RL Burnside et dont le titre, à deux exceptions près, décrit parfaitement cet album.

Par Ben - Publié dans : freretoc
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Vendredi 7 août 2009

De toute l'oeuvre de Neil Young, de toute cette immense discographie traversée d'orages électriques et de légères brises, qui navigue entre pastorales et cheval fou, qui console souvent, tout autant qu'elle ravive la flamme rock n'roll en chacun de nous, et qui redonne aux mots liberté, intégrité, honnêteté leurs lettres de noblesse, pourquoi celui-là, pourquoi Greendale ? Je me souviens d'étés à la rivière où After the goldrush me semblait aussi évident et vital que l'eau qui coule, je me souviens des décharges électriques qui s'insinuaient dans mon cerveau à l'idée d'une Cinnamon girl, et des envies de se ranger tranquille à la campagne quand vient le temps des moissons... Pourtant, Greendale m'est apparu comme le disque de Neil Young qui a changé ma vie. Je ne saurai dire pourquoi. C'était de l'ordre de l'évidence, et ça ne souffre aucune discussion, aucune analyse.

Greendale est objectivement trop long, répétitif, chaque morceau aurait pu être raccourci de moitié. Et pourtant ce disque me fascine. Certainement parce qu'il raconte une histoire, et que j'adore les histoires. Neil Young invente une petite ville, Greendale, et raconte l'histoire d'une famille (le grand-père, la grand-mère, enfants et petits enfants...). Concept album ? Oui, mais, dans le cas de Young, pas de quoi s'affoler. Rien de grandiloquent ici. On n'est pas chez les Who, ou Pink Floyd... Humilité semble avoir été le maître mot. Pas de grands messages (tout juste des trucs un peu bateau, usés jusqu'à la corde - il faut sauver la terre et faire ce qu'on peut avec amour et affection, mmm, rien de bien transcendant), le Loner nous parle d'une famille lambda, humble, donc, mais il n'en dégage aucun pathos. Il raconte, tout simplement, sans juger mais avec un vrai amour de ses personnages.

La musique renoue avec l'urgence du Crazy Horse, le son est brut, la batterie claque comme si elle était enregistrée dans un local minable avec un micro qui l'est tout autant... Et ça fait du bien. La structure de certains morceaux de bravoure du disque
(comme le fabuleux Grandpa's interview) emprunte au Jazz : un thème au début, de longs passages improvisés, puis retour du thème, ce qui agit comme une madeleine de Proust... Il nous a embarqué si loin le père Young, que lorsque le thème revient, on s'aperçoit qu'on était vraiment à Greendale... Eh oui, ça rappelle Cowgirl in the sand, tout ça... Bon, il est vrai que sans parler anglais, l'album perd un peu de son aura étant donné que chaque morceau est à considérer comme un chapitre d'une histoire.

J'ai achété le disque à sa sortie en 2003 et il était accompagné d'un dvd, mais pour une fois (chez Neil Young comme chez les autres) ce n'était pas un attrape-nigaud. Le Loner a eu la bonne idée d'y inclure un concert solo acoustique à Vicar St en Irelande, tout Greendale seul, entrecoupé d'explications sur la création de cet univers et sur les personnages eux-mêmes. Ainsi, j'avais dans le même objet les deux facettes de Neil Young : acoustique et électrique. Et surtout Greendale abordé de deux manières : comme une histoire bouillonnante et violente de paumés magnifiques menée tambour battant par le Crazy Horse en grande forme, même si la puissance du groupe est ici canalisée, et fait plutôt penser à un road trip, l'impression d'entrer dans l'album comme on se lance pour un long voyage en voiture, fenêtres ouvertes et soleil pour tout horizon. Les rythmiques répétitives sont comme les marques blanches au sol. J'ai beaucoup écouté ce disque en voiture, seul, avec la vie de Greendale dansant devant mes yeux ; ou alors comme une histoire chantée au coin du feu, une histoire intemporelle, mais définitivement terminée alors que les chevauchées de la version électrique donnent le sentiment que l'histoire se joue sous nos yeux, avec une urgence et une intensité qui débordent et se glissent dans la moindre inflexion de la voix de Neil Young/Grand Pa ou du moindre solo du loner.

A l'urgence répond le pastoral, le posé, soit l'histoire s'écrit soit elle est déjà de l'ordre du mythe, du conte, et rejoint ce qui doit se transmettre en dépit de tout. Alors la question n'est même plus de savoir pourquoi ce Greendale mais plutôt comment diable Neil Young arrive-t-il à être aussi brillant dans ces deux registres, avec la même histoire ?
Par Ben - Publié dans : Des quelques disques qui changent la vie
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Vendredi 17 juillet 2009

Twin Peaks,
la série de David Lynch, a presque vingt ans, mais je ne l'ai découverte que ces derniers temps. Quand elle a déboulé à la télé, j'avais 9 ans, je n'aurais rien compris et puis je suppose que seule Canal + la diffusait... Vingt ans après, la série n'a pas pris une ride, et pour cause : il est difficile en la regardant de saisir à quelle époque on se situe, tant Lynch brouille les repères temporels : il pioche ça et là dans diverses décennies - les années 50 pour les jeunes (les jupes des lycéennes, le côté James Dean de... James), les années 80 pour les soap opéras qui passent en boucle chez certains habitants de Twin Peaks... L'identité visuelle de la série passera donc sans encombre les années, la petite ville de Twin Peaks se situant dans une capsule temporelle vaporeuse, qui la place hors du temps, et donc des modes qui passent et trépassent et rendent ringard n'importe quel costume des séries dépassant dix ans d'âge.

Bienvenue à Twin Peaks, donc. 51 200 habitants, indique le panneau à l'entrée. Et c'est vrai que cette bourgade a tout pour plaire, chez nous 50 000 habitants c'est déjà une bonne ville, mais chez Lynch, on a l'impression d'être dans un village indolent, où tout le monde connaît tout le monde, et où le poste de police est à taille humaine. Twin Peaks est entouré de forêts touffues et hautes, visiblement profondes et séculaires. Une bruine semble tomber continuellement, le brouillard est un familier des lieux... Bonne ambiance, qui sera reprise avec brio et succès par Chris Carter pour ses X Files... Mais quand le corps de Laura Palmer - emmailloté dans du plastique - est découvert, l'assistant du shérif se met à pleurer et les choses déraillent sévèrement.

Dire que la série est barrée, que les personnages sont au mieux des doux rêveurs, au pire des frappés, disjonctés, cinglés, est un peu court et un peu caricatural. Twin peaks, une galerie de freaks ? A y regarder de plus près, pas vraiment. L'aspect parodique de la série, très présent dans les premiers épisodes ne doit pas masquer le réel attachement de Lynch à ses personnages et à leurs étrangetés. A Twin Peaks, on fait comme tout le monde, on regarde des soap à la télé, on boit des cafés et on mange des tartes au dinner, on aime les donuts... bref, le quotidien américain banal. Alors quand la "femme à la bûche" vient prendre son café, avec, comme son nom l'indique, sa bûche portée comme un bébé, et à qui elle parle, ça ne choque pas grand monde. A Twin Peaks, chacun ses excentricités. Chaque personnage a donc un côté déglingué, branque, appelez ça comme vous voulez, le mieux c'est que non seulement ces excentricités paraissent acceptées, mais elles sont aussi prises en considération par beaucoup. Bref, si d'aventures vous croisiez la femme à la bûche, écoutez ce qu'elle a à vous dire... (la bûche, ça va de soi), sinon ça risquerait d'être mal pris. Lynch a donc un réel amour pour ses personnages, ça se sent, pas un hasard d'ailleurs s'il apparaît dans la série, pour y jouer un agent du FBI proche de Dale Cooper, sourd comme un pot, absolument hilarant et d'une gentillesse confondante. Le décalage des personnages, très rapidement, devient tout ce qu'il y a de plus naturel, ce qui n'est pas le moindre des tours de force de la série. S'arrêter à Twin Peaks, ce n'est pas simplement se retrouver hors du temps, c'est aussi abandonner la raison, mais d'une manière si imperceptible qu'on ne s'en rend pas vraiment compte.

En fait, on ne se rend compte de pas grand chose. La série vous embarque, c'est tout. Les niveaux de lecture s'enchassent brillam
ment, l'atmosphère oscille entre parodie de soap, série d'ados, série policière, le tout enveloppé d'une musique omniprésente. La musique, justement, développe deux ou trois thèmes, qui vous rentrent dans la caboche pour ne plus en sortir (l'orgue flippant annonce toujours un moment clé, une apparition d'un personnage trouble, la fin d'un épisode...), le thème sirupeux du générique (qui parodie les horreurs pianistiques style Feu de l'amour), est utilisé lors des bluettes, et enfin le thème un peu jazzy avec la basse qui se balade sur le manche, utilisé dans les moments les plus drôles, absurdes ou sexy de la série. Simple comme bonjour. Et jamais agaçant, alors que ça revient tout le temps, pourtant. La musique finit même par être un des clés de la réussite de la série, tant elle en est indissociable. Souvent, très souvent même, c'est à mourir de rire. Oui, vous avez bien lu : à mourir de rire ! Les frangins Horne, l'adjoint du shériff, Dale Cooper... Autant de personnages hallucinants servis par des acteurs déments et des dialogues terriblement bien écrits. C'est simple, à chaque fois que l'agent Cooper parle, on a envie d'apprendre par coeur ses répliques, mélange de remarques béates (sur, au hasard, la qualité des tartes du dinner), de jovialité, de courtoisie et d'élégance surannée, le tout ancré dans un hédonisme à toute épreuve. Depuis que j'ai regardé cette série, j'ai d'ailleurs suivi quelques uns des conseils de Cooper, notamment celui qui préconise de se faire un plaisir par jour, quelque chose qu'on s'offre, tranquillement, ça peut être un moment dans un café, un livre acheté dans une librairie, peu importe, c'est juste un cadeau que l'on se fait.

Bon, à ce moment là, vous vous dites quid de Laura Palmer dans tout ça ? Lynch nous embarque dans son monde, peuplé de personnages pour le moins étranges, et on se retrouve à plus avoir envie d'une scène au dinner entre le shériff et Cooper que de savoir réellement ce qui a pu arriver à la donzelle... Mea culpa, j'avoue : pendant la quasi totalité des épisodes je me foutais comme de ma première chemise de savoir qui avait bien pu assassiner Laura Palmer. Ce n'est pas que l'intrigue soit mauvaise, au contraire même, on a droit à une histoire à tiroirs, avec rebondissements mystérieux à chaque fin d'épisode... Juste que l'atmosphère, les dialogues et les personnages sont fascinants au-delà de tout. Et donc de l'intrigue. Bon, quand même, au milieu de la saison 2, on sait qui a tué Laura Palmer, qui aura fasciné un bon paquet de gens. Laura Palmer, sexe and drugs and rock n'roll la demoiselle. Paumée, archi paumée, nihiliste et sado masochiste... voilà ce qui ressort des dires de celles et ceux qui l'ont connue. Son pouvoir de fascination était tel que beaucoup, à commencer par ses camarades de classe, cherchèrent à savoir ce qui lui est arrivé et explorer les zones d'ombre attirantes du personnage. Laura Palmer, qui n'apparaît jamais dans la série (à l'exception d'un petit film de vacances) révèle les peurs et les fantasmes de chacun, une fois morte. Ainsi, une de ses amies, plutôt sage, se transforme en brune fatale, chaude comme la braise, au grand effarement de son copain... le psy du coin, tranquille baba cool chiale comme un môme... et ainsi de suite. Laura Palmer semblait incarner la partie obscure de chacun dans le bled. Sa mort entraîne des révélations, des découvertes (une boîte à partouze, le one eyed jack, connue comme le loup blanc par tous les gars légèrement esseulés du coin ; un trafic de drogue), elle
entraîne aussi des manifestations pour le moins étranges (le père de Laura devient barge, et se met à danser en pleurant, l'agent Dale Cooper a des visions d'un géant, d'un nain qui danse, de Laura elle-même), bref, l'assassinat de Laura Palmer est l'élément déclencheur par excellence, l'acte de naissance de la série (c'est d'ailleurs par la découverte du corps que le pilote débute), celui qui fait tout basculer et permet à Lynch d'explorer - comme un gosse qui découvre un jouet depuis longtemps convoité - énormément de genres, de narrations, et de les mêler avec une science rare.

Alors, évidemment, les épisodes (jusqu'à la révélation de l'assassin de Palmer) sont fabuleux. Et puis, parce qu'il fallait bien continuer, alors que ça aurait pu s'arrêter là, les aventures à Twin Peaks ont continué, l'agent Cooper est resté et se retrouve confronté à un autre problème en la personne de son ancien collègue devenu psychopathe... ce qui donnera lieu à la deuxième partie de la saison 2. Tout étant en place depuis le début (les références, le ton, et les personnages, qu'on retrouve pour la plupart dans cette partie) il n'y plus guère de surprises, on se dit simplement que Lynch aurait pu en faire 10 saisons haut la main sans que ça lasse... certes, mais sans l'immense sentiment de surprise mêlé d'excitation lié à la découverte de cet univers à la fois complexe et terriblement accessible.

Avec cette série, Lynch réussissait le tour de force de faire entrer l'absurde, le conceptuel, l'art contemporain dans une série à l'ambition populaire très nette. Je ne sais pas si elle a eu du succès. Peu importe, d'ailleurs, mais ça serait marrant de se dire que des gens habitués à regarder des soaps se soient immergés dans Twin Peaks. J'ai souvent entendu dire que la série avait été la matrice de toutes les autres grandes séries qui ont suivi, d'X files (Duchovny a joué dans Twin Peaks) aux Sopranos et à tout l'âge d'or des années 2000. Mouais, pas vraiment, en fait. Là où les nouvelles séries comme Six feet under ont fait exploser les cadres strictes de la narration classique des séries, ainsi que les thèmes abordés, Twin Peaks a juste accentué légèrement des gimmicks archiconnus, faisant de la parodie un art subtil, et pervertissant les séries à l'ancienne. Et s'il y a bien une époque qui a besoin de perversion et de subtilité, c'est bien la nôtre, non ?
Par Ben - Publié dans : freretoc
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Mercredi 20 mai 2009
Quelques ajouts sur la playlist. Des extraits d'albums déjà chroniqués, d'autres qui le seront et d'autres pas.













Par Ben - Publié dans : freretoc
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Samedi 16 mai 2009


Au commencement était le verbe
Evangile selon Saint Jean, 1, 1

Peu d'oeuvres ont une telle emprise sur celles et ceux qui l'approchent. La route de Cormac Mc Carthy est de ces oeuvres. Sa lecture est à la fois pénible et  éreintante mais aussi absolument nécessaire. Il est d'ailleurs difficile de lâcher le roman. Habitué à lire le soir, tard, seule la fatigue me le faisait tomber des mains. La fatigue et peut-être autre chose que j'ai du mal à identifier. Quelque chose de l'ordre de la survie ou du maintien d'une forme d'équilibre mental. Je me demande si j'aurais pu le lire d'une traite, si j'aurais supporté cela. Ce texte laisse un goût de cendre dans la bouche, et continue à me hanter. Jusqu'à quand ? Pendant combien de temps l'homme et son fils, jetés sur la route par l'apocalypse, vont-ils me poursuivre ?

L'histoire de ce roman (gros succès critique et public - ce qui est assez rare) est connue de tous (ou presque) : un père et son fils sont sur la route après l'apocalypse (comment elle a eu lieu, nous ne le saurons pas), ils avancent, la faim et la peur au ventre, direction le sud, parce qu'il faut bien aller quelque part. Entre les mains d'un autre, ça aurait donné un roman d'épouvante bien ficelé
(avec un Stephen King, par exemple), ou plus vraisemblablement un mauvais livre, surfant sur le gore et le sentimentalisme, mais avec Mc Carthy, on a affaire à un auteur, un immense écrivain, avec une langue, un style et ça donne un chef d'oeuvre. Ici, forme et fond se confondent comme rarement. Le monde tel que nous le connaissons a cessé d'exister, partout c'est la désolation, et un gris cendreux a tout recouvert. Ne subsistent que quelques êtres vivants décharnés, que le fils a séparé en deux : les gentils et les méchants. D'un côté ceux qui ont abandonné ce qui leur restait d'humanité, de l'autre ceux qui, comme l'homme et son fils, ont fixé des limites (l'anthropophagisme en étant une, et pas des moindres) afin de préserver ce qui fait encore d'eux des êtres dotés d'une conscience, d'une humanité et du verbe. Là réside le génie de Mc Carthy. Puisqu'il parle d'un monde où l'humanité a sombré, alors la poussière, la cendre et la mort auront étouffé le verbe. Son écriture en prend acte, ce qui décontenance au départ. Puis le rythme de l'auteur s'impose et on finit par devancer les phrases sans verbes, purement descriptives, comme si l'homme se contentait de décrire ce qu'il voyait, sèchement. Le verbe, il le réserve à son fils, à la transmission. "Il faut que tu me parles" lui dit-il souvent. "D'accord" répond le fils quasi invariablement. C'est bien la langue, l'enjeu du roman et de ce qui se noue entre le père et son fils.

Mc Carthy décrit un univers plongé dans le chaos, le silence, l'obscurité, où des lambeaux de notre civilisation se laissent deviner sous une couche grisâtre. Ce qui reste : des échangeurs d'autoroute, des carcasses de voitures, des fils électriques, des stations essence. Une eau irrémédiablement souillée. Le livre devient rapidement lancinant, les paragraphes courts se succédant, sans chapitrage. Chaque fois c'est pareil : le père se lève au petit matin après une nuit "obscure au-delà de l'obscur", et ils se mettent en marche, jusquà la prochaine nuit. Le vocabulaire est répétitif, recroquevillé sur lui-même, il n'y a plus beaucoup de mots, et à quoi bon en user : ils décriraient une réalité qui n'existe plus et que le fils, trop jeune, n'a pu connaître. L'aspect répétitif imprime sa marque durablement dans l'esprit, à la lecture, on se retrouve littéralement immergé dans ce monde suffocant, au point que le gris qui revient tout le temps finit par vous apparaître, aussi clairement qu'une vision dans un cauchemar. Vous posez le livre, et un voile gris paraît encore tout recouvrir. Vous prenez n'importe quelle deux voies en voiture et la grisaille est là, comme un persistence rétinienne.

Les repères sont donc inutiles, dans un univers où ciel et terre se confondent, sont noyés. Seule l'alternance de la nuit (qui est potentiellement la dernière à chaque fois) et du jour rythme les pages. Les dialogues se dégagent naturellement par leur concision, ponctués des mêmes phrases "d'accord", "j'ai tellement peur, papa", sans guillemet ou tiret. L'auteur décrit avec soin ce que font ses deux personnages, en abusant du "et". A chaque geste suit un autre, et encore un autre, jusqu'à l'épuisement, à la nuit. Le "et" c'est la garantie qu'il y a une suite, que le geste effectué n'est pas le dernier. Le père fait des donc des gestes de plus en plus lents, et durs, pour survivre, mais surtout pour que son fils lui survive. Il a accepté l'évidence : le monde est perdu, mais il ne sombre ni dans la dépression, ni ne ressasse l'idée du suicide. Bien sûr, il a appris à son fils comment, si les "méchants" arrivent, il devra tenir le revolver pour se tuer. Bien sûr, il maudit Dieu, au petit matin. Mais, il refuse simplement la perte de sens d'une vie dans un univers post apocalyptique. Son instinct de survie est avant tout un instinct de transmission, son fils passant avant tout, seul être dépourvu de méchanceté, l'innocence même. Lors des quelques rencontres qu'ils font sur la route, c'est le petit qui montre le plus d'humanité, de naïveté, et qui oblige son père à partager les maigres rations de nourriture glanées aux prix d'efforts incommensurables aux survivants. Cette force qu'il a en lui, malgré la peur qu'il ressent tout le temps, ce besoin de s'imaginer qu'ils ne sont pas les seuls "gentils", qu'un autre enfant comme lui finira bien par apparaître, permettent au père de continuer, de se dire que tout n'est pas vain, que quelque chose vaut la peine d'avancer. "On porte le feu" se répètent-ils. A vous d'imaginer tout ce que cela peut signifier.

La construction du livre fait écho à ce qui est raconté. Paragraphes courts, répétitions des situations, phrases précises, grattées jusqu'à l'os. De tout ça émerge, assez paradoxalement une forme de poésie pure, notamment dans certaines descriptions, alors que tout n'est qu'obscurité, cendre, poussière, gris. Comme si Mc Carthy nous signifiait que même de la désolation, si on trouve la force de la mettre en mots, peut naître une forme de beauté. Une beauté malade, froide et désespérante, mais une forme de beauté tout de même. Les mots grattent la couche grisâtre qui a tout recouvert pour décrire ce qui a été, et prendre la mesure de ce qui est irrémédiablement perdu. Ce roman est immense et a pris une signification toute particulière pour moi depuis quelques semaines...

Maintenant, le sujet qui fâche. Le roman va être adapté au cinéma, et ça n'a pas tardé, il a paru en 2008, et on verra son adaptation en 2009. Bien sûr, cela démontre une fois de plus le manque flagrant d'imagination des scénaristes, la frilosité des studios, l'absence de prises de risques (quand un livre s'est vendu à deux millions d'exemplaires, où est le risque à le porter à l'écran ?). Mais surtout, quiconque aura lu et donc vécu cette expérience littéraire totale, ne pourra qu'être abasourdi à l'idée qu'un type, aidé par des studios, ait pu se pointer et dire : je vais adapter La route.
C'est si compliqué de comprendre que certaines oeuvres ne sont pas adaptables, simplement parce que le langage, le rythme, ne peuvent changer de support ? Merde, si Mc Carthy avait fait du cinéma, avec autant de talent qu'il écrit, ça aurait été génial. Il a choisi d'écrire, c'est son mode d'expression. Comment imaginer un acteur jouant le père ? Le père est une figure universelle. Il n'a de visage que celui que la langue de Mc Carthy fait naître en chacun de nous. Vous voulez un équivalent cinématographique du roman ? Jetez-vous sur Gerry de Gus Van Sant. Vous aurez un langage cinématographique qui se rapproche de ce qu'on ressent à la lecture de La route. Je n'irai pas voir La route. Elle est déjà en moi, et je la vois partout.

Par Ben - Publié dans : freretoc
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