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13 novembre 2021 6 13 /11 /novembre /2021 09:29

La semaine dernière, Jason Pierce, alias J. Spaceman, aux commandes du navire amiral Spiritualized depuis plus de trois décennies, sortait, contre toute attente, le single Always together with you, accompagné d'un clip dont je reparlerai plus bas. Contre toute attente, vraiment : Pierce déclarait, en 2018, lors de la sortie de l'album And nothing hurt, que composer, enregistrer et produire des albums l'épuisaient, laissant entendre que la tâche lui paraissait de plus en plus ardue, la montagne trop haute et que se replonger dans une énième bataille serait désormais au-dessus de ses forces. Le démiurge paraissait exsangue, vidé et les derniers sons du dernier album - un code en morse - semblait être un adieu, mélancolique, las, désabusé, envoyé du fond de la galaxie, ultime bouteille à la mer.

J'en ai été peiné, bien-sûr, mais l’œuvre de Pierce étant monumentale, je savais qu'elle représenterait toujours pour moi des odyssées stellaires à portée de mains, quand le besoin de s'échapper se ferait impérieux. Je savais que régulièrement je prendrais ma dose, drogue douce aux effets secondaires merveilleux (mélancolie, euphorie, flottement, entre autres). Tout de même, imaginer qu'il n'y aurait plus jamais de nouvel album, plus jamais cette musique unique, mélange subtil de nombreuses influences, blues, gospel, psychédélisme, pop, parfois free-jazz...) était douloureux.

Alors, quand, trop excité par ce retour inespéré, j'ai lancé le clip, sans avoir écouté le morceau, ce que je ne fais jamais, tout m'est revenu, intact : pourquoi mon fils est né sur Spiritualized, pourquoi Spiritualized a résonné à mon mariage, et pourquoi, trente secondes à peine après le début du single, mes yeux s'embuaient.

Pierce fait partie de ces artistes obsessionnels, monomaniaques qui, toute leur vie, n'ont de cesse de creuser un même sillon, inlassablement, changeant tout pour que rien ne change. Artisan de l'espace, faisant de ses faiblesses des forces. Pierce : " Going around in circles is important to me. Not like you’re spiraling out of control but you’re going around and around and on each revolution you hold onto the good each time. Sure, you get mistakes as well, but you hold on to some of those too and that’s how you kind of... achieve. Well, you get there. Tel l'artisan remettant sans cesse son métier sur l'ouvrage, parce qu'il n'y a rien d'autre qu'il sache faire, parce qu'il le faut, malgré les inévitables doutes qui peuvent l'envahir et qu'il doit à chaque fois terrasser. Pierce, encore : "There’s a line from Jonathan Meades that’s about having all the attributes to being an artist. ‘Paranoia, vanity, selfishness, egotism, sycophancy, resentment, moral nullity and more idiot than idiot savant.’ “And that's what it feels like, this kind of thing. You’re your own worst enemy and biggest supporter. “There's a ‘Of course this is worth it. It's me’ and then this kind of deep doubt of ‘What the fuck is this all about?’ “And then ‘Why is it important?’ and then knowing there's no easy answer. But it's there. I know it's there"

Entrer dans un disque de Spiritualized, c'est invariablement être saisi par des évidences : génie du songwriting, génie des arrangements, génie de la production, obsession de la symétrie, volonté indéfectible de tirer de la simplicité même (quelques accords) tous les possibles mélodiques, de révéler avec une science inouïe de l'espace et des tessitures toutes les richesses harmoniques contenues dans le moindre segment musical, avec foi, ambition, et panache, même lorsque la fatigue au fil des albums gagnait du terrain, consumait la voix, teintait les mélodies de noir, ou de bleu nuit.

Entrer dans un disque de Spiritualized, c'est pénétrer le cerveau de Pierce, et y découvrir, dans ses mélodies, une âme d'enfant, dans son ambition démesurée (les productions sont énormes, convoquant chœurs gospel, orchestre, explosion bruitiste poussant le curseur free jazz à son maximum) une âme torturée, dans sa douceur aux limites du renoncement neurasthénique, ses désillusions, et dans ses paroles, un romantisme exacerbé, accompagné de l'inévitable culpabilité dévorante qui en découle. Complexe, donc, le bonhomme. Apatride, car relié à trop de villes, trop de paysages, trop de mondes, du gospel des églises américaines aux cuivres de la Nouvelle-Orléans, du blues sudiste à la pop anglaise, Pierce ne pouvait qu'investir l'espace, jusqu'à se renommer Spaceman, pour pouvoir englober toutes ces influences qui se bousculaient dans sa tête, tempêtes cosmiques qu'il apprit à maîtriser et à transformer en morceaux déchirants, irrésistibles, véritable médecine pour l'âme - il ira jusqu'à sortir le chef-d’œuvre Ladies and gentlemen we are floating in space sous forme de boîte de médicaments, avec posologie...

Entrer dans un disque de Spiritualized, c'est savoir que rapidement, le son vous enveloppera, vous fera échapper à la pesanteur, vous fera planer, pas un hasard si le dernier clip se termine dans le cockpit d'un avion au décollage. C'est surtout retrouver, d'albums en albums, un langage musical toujours identique et pourtant sans cesse renouvelé. Au fil des années, Pierce a laissé la mélancolie prendre le dessus, sans pour autant revenir sur terre, et s'y laisser piéger. Chaque nouveau morceau vu comme une lutte pour faire advenir la lumière, une fois de plus, pour conjurer le sort, pour rallumer son âme (Baby set my soul on fire), pour absoudre les péchés (Jesus won't you be my radio ?), pour dire que quelques notes contiennent un monde, et qu'une coda, forcément exaltée, à chanter éternellement sera toujours, toujours, le meilleur remède.

Le clip du morceau montre toute la beauté fragile du monde, en un habile montage d'images, mais barrées d'une boîte de médicaments. Lorsque la boîte s'efface, le morceau est reprogrammé, comme souvent chez Spiritualized, et les mélodies se superposent, le son s'étoffe, prend un volume dément, et tout l'art de Pierce se déploie, et le monde apparaît dans toute sa noirceur sur les images alors que la musique est, elle, un sommet d'espoir. Pierce semble avoir encore besoin de pilules pour tenir le coup, visiblement. Mais ce nouveau single, si caractéristique de son art, laisse hébété, euphorique, comme il y a vint-cinq ans et que je découvrais Spiritualized pour la première fois.

J. Spaceman : artisan de l'espace, assurément, chimiste précis, propulseur d'émotions pures et cathartiques, navigateur interstellaire qui semble avoir retrouvé une seconde jeunesse : merci.

https://www.youtube.com/watch?v=ME0ji3o05UQ&list=RDME0ji3o05UQ&start_radio=1

 

 

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