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6 avril 2009 1 06 /04 /avril /2009 08:30


L'écran noir nous plonge dans une torpeur indicible. Il marque la fin du 86è (et dernier) épisode des Sopranos, épisode conclu sur un anti-climax auquel David Chase, créateur de la série, nous a habitué. Il ne se passe rien, et la vie continue :
la nôtre, et celle de Tony (au moins dans l'imaginaire de ceux qui ont approché les Sopranos). Pas de suspense insoutenable (il n'y en a jamais eu chez ces mafieux du New Jersey), aucun clin d'oeil à une reprise, plus tard, rien. On a dit de Seinfeld qu'elle était la série qui ne parle de rien ("about nothing Jerry !") et dans laquelle il ne se passe rien, les Sopranos entrent dans la même catégorie. Ce "rien" cache en fait un parti-pris, une recherche d'absolu, car que voit-on, pendant les quelques 80 heures de la plus grande série jamais réalisée ? La vie, rien de moins."La condition humaine" comme le dit si bien Chase. Sans ellipses, sans chichis, avec ses longeurs, ses moments hilarants, ses moments tragiques, ses vides et ses pleins. Voilà pourquoi j'ai ressenti cet égarement, cette torpeur pendant les 10 secondes de l'écran noir. Dix secondes qui m'ont laissé le temps de mesurer l'immense vide que laissent Tony Soprano et les siens (amis ou ennemis), dix secondes qui permettent de comprendre à quel point ces vies, méticuleusement mises en scène, disséquées tout au long du show, m'habitaient, et continuent à m'habiter.

Alors, reprenons depuis le début, saison 1, épisode pilote. Je ne crois pas avoir vu un pilote aussi brillant (à part celui de Twin Peaks et celui de Carnivale) : tout y est déjà : les thèmes, le dosage parfait entre humour, gravité, et réflexions existentielles, et Tony Soprano, personnage fascinant, profondément humain, incarné par James Gandolfini, dont le jeu est hallucinant. Il impose une présence, une gestuelle, son corps, sa respiration. Il est capable de changer d'expression en un quart de seconde. Il fallait un acteur de cette trempe pour que la série se tienne sur 86 épisodes. Les autres acteurs ne sont pas en reste, évidemment, à commencer par Lorraine Bracco qui joue la psy de Tony. La relation entre elle et Soprano est au coeur de la série. Les séances d'analyse explorent la psyché du père de famille, du mafieux, de l'homme aux prises avec les emmerdes triviales du quotidien comme avec les grandes questions sur le sens de tout ce foutoir. Le pilote de la série était donc brillant et plein de promesses, qui seront tenues jusqu'au bout. Car aucun épisode des Sopranos n'est raté, et je dois bien avouer que tout du long, la série s'est bonnifiée, l'écriture atteignant des sommets (notamment au début de la saison 6 quand Tony est dans le coma).

Cette série, c'est donc un parti-pris, voire même plusieurs, qui en ont fait une oeuvre d'art totale, au point que le prestigieux musée d'art moderne de New York, le MoMA, a acheté toutes les saisons, et que Norman Mailer y a vu "le dernier grand roman américain", en cela qu'elle a créé des personnages à la psychologie profonde, fouillée, en adoptant une temporalité proche de celle d'un livre. Car on ne peut appréhender les Sopranos que comme on appréhende un livre (et un sacré livre) : ça demande du temps, de l'attention, de la patience aussi.

Premier parti-pris, donc, le temps : pas de fin d'épisode "révélateur" ou "coup de tonnerre-que-c'est pas-possible-j'ai-trop-hâte-de-voir-la-suite", ici, on prend son temps. Si vous voulez comprendre Tony, il faut l'observer, dans sa vie, au boulot, au lit, quand il mange ou regarde la télé. Et il mange beaucoup, quant à la télé... La structure de chaque épisode n'obéit à aucune contrainte (et il y en a, aux Etats-Unis, ne serait-ce que pour les nombreuses coupures pub), il n'y aura donc pas de rebondissements stéréotypés à la quinzième minute juste avant la réclame pour coca. Alors, voilà, si David Chase veut montrer Tony et Carmela en train de manger dans leur grand salon, sans musique et sans une ligne de dialogue, il le fait en prenant le temps nécessaire et il a bien raison.

Deuxième parti-pris, inscrire dans la série un propos psychanalytique. Tony est un boss de la mafia, c'est donc un assassin, un menteur, un voleur, un raciste, un mysogine, sauf que... il réfléchit, et où ça le mène ? Directement en analyse. L'humanité de Tony, ce qui fait de lui un être humain malgré tout, se retrouve dans ce besoin d'aller consulter. Bien-sûr, T. va voir le Dr Melfi avant tout pour aller mieux, pas pour devenir meilleur, chez lui, l'intérêt personnel prime souvent. Mais il essaie, par la suite, de devenir meilleur, de devenir autre. Il y échoue, évidemment. La psychanalyse sous-tend toute la série et on se prend à analyser toutes les vies qui gravitent autour de l'astre Tony : Christopher, magnifique personnage, le neveu de T., accro à la cocaïne, fragile mafieux en proie à la parano, avec une tendance à l'auto-apitoiement et au manque d'estime de soi frappants, Carmela, l'épouse de T., parfois travaillée par sa conscience de chrétienne bon teint, petits soubresauts vite oubliés à chaque bijou hors de prix ramené par le pater familias ; Meadow, la fille de T., qui grandit pendant la série et comprend ses origines, sans pour autant renier son papa chéri, l'inénarrable Paulie, dont le mot "pathétique" semble avoir été inventé pour lui... La galerie est foisonnante et saisit l'humanité dans tout ce qu'elle peut offrir : la grandeur et la médiocrité, la tendresse et la violence, la bêtise et l'intelligence. Avec Les Soprano, on devient tous des Dr Melfi.

Troisième parti-pris : la mise en scène. Discrète, classieuse, millimétrée, elle n'utilise pas la musique comme un énorme sous-titre (style : là on vous met un morceau qui fait peur, car en fait, il faut avoir peur...) elle l'utilise d'ailleurs avec parcimonie. La mise en scène sert le propos, s'efface toujours derrière le jeu des acteurs, pas d'épate, pas de “regarde-comment-je-sais-filmer”. Elle commence par le générique, qui nous offre un panorama de l'Amérique urbaine, des pavillons de banlieue un peu minables (achetés via les subprimes ?), aux maisons cossues avec leurs jardins “taillés en mesquines pelouses” comme dirait l'autre, en passant par ces highways tentaculaires, avec les sempiternelles skylines pour toile de fond. Chase a dû se battre pour pouvoir filmer au New Jersey, "filmez à Los Angeles !", voilà ce qu'on lui demandait. La mise en scène de cette banlieue de New York (qu'on sent si loin, si hautaine, si européenne pour ces mafieux) est essentielle à la série. Elle teinte l'ensemble d'un gris un peu terne, de matins blafards en soirées pluvieuses... Et même si nos mafieux profitent du moindre rayon de soleil, leurs piscines sont souvent bâchées, couvertes de feuilles mortes, et on s'allonge sur des transats toujours recouverts d'un gros pull ou d'une couverture. Paulie, sur le trottoir devant la boucherie Satriale, a d'ailleurs toujours son truc de vieille pour prendre un peu plus de soleil sur le visage. Le New Jersey, c'est froid, gris, bref, c'est pas la Sicile. Il m'est impossible d'imaginer que la série aurait pu avoir été filmée ailleurs (à L.A., avec un filtre jaune pisse style les Experts), ça aurait été un contre-sens total. David Chase a donc dû imposer beaucoup de parti-pris, le New Jersey... envers et contre tous.

Quatrième parti-pris, inscrire l'histoire et les références culturelles contemporaines dans les épisodes. Pour la première fois, on voit des mafieux se rejouer des scènes du Parrain, regarder avec effarement les attentats, se prendre Ben Laden en pleine tronche, au point même que Tony balancera des infos au FBI sur des supposés terroristes ! En cela, la série est un prolongement de la trilogie de Coppola et des films de Scorsese, on y suit l'évolution de la mafia, avec des mafieux de plus en plus dilués dans la nation américaine, et de moins en moins figures mythologiques ou patriarches intouchables. Ils se coltinent leurs gosses qui leur tiennent tête, on les voit dans leur quotidien, émergeant en chemise de nuit, déambulant dans leurs grandes maisons, le système les a façonnés, malaxés, et recrachés. Quand ils retournent en terre sicilienne, ils sont étrangers, à des lieues, des générations et des traditions italiennes. Tony Soprano n'est pas Michael Corleone, de toute façon, dans cette Amérique-là, il ne pourrait plus y en avoir. La série dissèque donc les derniers soubresauts d'un mythe, la cosa nostra, sur le point d'être happé par le système. Seules subsistent les valeurs les plus bêtement masculines : homophobie, racisme, quant à soi, besoin de prouver à l'autre qu'on est un vrai dur. Pour le reste, les mafieux des Sopranos mangent chinois, achètent chinois, se gavent de télé, et quand des Indiens veulent manifester lors du Columbus Day, ils vont leur péter la gueule, car merde Colomb était Italien (sic) ! Tony sait les lacunes qu'il a en histoire, on le voit d'ailleurs souvent regarder la chaîne histoire (T. va pas aller jusqu'à lire un essai, faut pas pousser), et on sent la jeunesse des Etats-Unis, l'absence de poids historique dans les moindres gestes des personnages. Quand Carmela va en voyage à Paris, la scène sur le pont (des Arts ou le pont Neuf, je ne sais plus) est magnifique, Carmela est en admiration devant ce pont séculaire, porteur d'histoire et de sens et elle ne peut lâcher qu'un "on n'a pas ça chez nous..." révélateur. La série a démarré en 1999, et a su prendre en compte le 11 septembre très intelligemment, en montrant ses conséquences sur T. et les siens, sans surenchère.

 

Ultime parti-pris : dépeindre l'Amérique telle qu'elle est. Un condensé de paradoxes, d'addictions, de violences, de naïveté, d'innocence aussi. Vous voulez savoir où en est l'Amérique aujourd'hui ? En 86 épisodes, vous aurez un panorama exhaustif, brillant et précis de ce que c'est qu'être Américain maintenant. Finalement, le quotidien est peu éloigné du nôtre, sauf que tout y est plus grands, gros, gras, et qu'ils ont la foi, ce que nos vingt siècles d'histoire nous ont fait perdre et ce qui les rend à la fois plus forts et plus flippants. Ici comme chez nous, on se gave : de télé, de bouffe, de cul, de confort futile, et on se rend compte que ça ne change rien, ça n'aide pas à mieux vivre et ça donne encore moins un sens à la vie. Et T. a beau hurler "I got it" devant le jour qui se lève après un trip sous LSD ou un truc du genre, il n'y est pas pas, comme nous tous, c'est juste un accès de mysticisme, finalement assez vain, oublié devant le prochain hamburger au dinner.

 

Le dinner, justement, pas un hasard si la série se termine dans un de ces restos typiquement américains, où coca et café se boivent par litres, et on peut choisir à sa table la musique du jukebox. Un concentré d'Amérique, ce genre d'endroit... Mais j'allais oublier le plus important : on se marre souvent devant les Sopranos, très souvent même. Parfois aux dépens des personnages, parfois avec eux, quand ils redeviennnent des gosses heureux d'avoir joué un vilain tour, par exemple. Une preuve de plus de l'incroyable niveau d'écriture atteint par les scénaristes.

 

L'impact de cette série est déjà immense, et on le ressent devant beaucoup d'autres shows (ceux de HBO, comme Six feet under, mais aussi ceux des autres chaînes). Mais cet impact sera certainement encore plus grand au fil des ans, la série passera du statut culte à celui de classique, un mètre étalon avec lequel on jugera toutes les autres séries. De 1999 à 2007, elle aura imposé au monde formaté des séries un univers, une densité, une temporalité, une profondeur inouïe et élever la série télé au rang d'art. Il y a un avant et un après Sopranos. Les Américains ont compris qu'après ça, il faudrait élever le niveau, qu'une certaine partie du public avait envie de voir autre chose. Par chez nous, en revanche, aucune série française n'atteint les sommets stratosphériques des Sopranos, il y a même un abîme entre nos productions et celles d'HBO. Et pas l'ombre d'un début de commencement de prise de conscience de notre nullité. Peu importe, j'en suis même à penser qu'on n'a ni les scénaristes, ni les acteurs capables de réaliser et jouer une série de cette qualité.

 

L'après Soprano a donc commencé pour moi après le fameux écran noir. T. et tous les autres flottent toujours dans l'air, des images restent gravées, tout comme certains dialogues (les fameuses insultes à rallonge de T., à base de fuck, ou fuckin - j'ai même chopé des tics de T., son fameux "oh"'), voire même des épisodes entiers (celui où Paulie et Christopher merdent et se retrouvent paumés dans la neige, à crever de froid, à la fois burlesque, hilarant et glaçant). Cet écran noir, c'est le dernier avertissement de Chase : la société occidentale, affalée dans un dinner, y court tout droit à l'écran noir... Adios T., j'ai adoré te haïr, et plus encore détesté t'adorer.

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Published by Ben - dans freretoc
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commentaires

adel 28/02/2011 14:24



Alor moi je trouve dommage, que sa s'arrétte ainsie, ou EST LA MORALE, j'ai pris mon pied a suivre la série, avec ces moments forts et ces coups de tristesse ! ! !


Je me suis reconue dans la vie des sopranos, bien que je ne suis pas un mafieux !


Adios fammily SOPRANOS, vous m'avez montré une partie de moi ! ! !



Frude 04/12/2010 15:52



Excellent article ! Faut pas rêver q'un jour une série française arrive à la cheville des Sopranos !!!


Quand on voit les Julie Lescault, Sauveur Giordano et consort, on se dit que c'est pas gagné !


 



Yacine_ 25/07/2010 17:49



Fou comme cette fin n'a pas fini de passionné. Moi je resterai toujours sur l'ultime regard de Tony quand la porte s'ouvre et j'aime croire que c'était le but de Chase d'en finir là. Mais son but
était peut-être aussi que dans 10 ans, on soit encore en train d'en parler !



Ben 10/04/2009 13:46

très marrant ! ça me rappelle le gros vendeur de BD dans les simpsons "tout le monde te déteste sauf moi Jar Jar !"et ça fait du bien de revoir manny !

Max 10/04/2009 11:02

Je n’ai rien à ajouter et j’applaudis des deux mains… moi quand je serai grand, je serai Sylvio… c’est tout.Sinon, dans un autre genre, si t’as envie de te marrer un coup, je t’invite à regarder les deux saisons de « Spaced ». C’est une série anglaise créée par Edgar Whright (Shaund of the Dead ; Hot Fuzz) Simon Pegg (Shaund of the Dead ; Hot Fuzz et plein d’autre truc) et Jessica Stevenson. Chronique d’une jeunesse qui sait pas ou elle va, gavée de culture pop et de doutes… hommage appuyé au cinéma en tout genre, chaque épisode voit son lot de référence. C’est simplement génial…Petit extrait pour te convaincre : http://www.dailymotion.com/video/x227q9_spaced-jar-jar_fun