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29 août 2010 7 29 /08 /août /2010 12:30

 

On pourrait se lover dans ce disque, comme on le ferait par un après-midi - pluvieux ou non - au creux d'un oreiller familier. Tout y semble tellement parfait, la trompette de Chet, les standards choisis... Les musiciens jouent avec délicatesse, mais sans tomber non plus dans une joliesse niaise ; un soin quasi maladif pourtant peut s'entendre dans chaque note jouée, chaque fin de morceaux avec les dernières grappes de notes célestes, comme pour bien faire comprendre que - tout de même - ici tout se joue à un niveau stratosphérique. On pourrait... sauf que derrière ce perfectionnisme discret, derrière ces chansons d'amour, et dans la voix de Chet Baker s'insinuent un malaise, un poison, d'autant plus puissants qu'ils se parent des plus beaux atours. La trompette est légère, elle pourrait presque paraître espiègle ou sautillante parfois, quant au chant de Chet Baker, il est la douceur même. Mais tout, dans cet album, ne parle que d'amours déçues, de solitudes amères, ou de désastres à venir.

 

Le morceau-phare du disque, My funny valentine, apparaît comme l'ultime tentative de garder éternellement l'insouciance, la jeunesse. "But don't change your hair for me, not if you care for me, stay little valentine, stay". Capturer ce qui par essence n'est beau que dans l'éphémère, faire durer ce qui ne peut durer. Bien évidemment, c'est un coup à se cramer les ailes. Ce morceau a pris trop de place, Chet Baker en a livré une version absolue, définitive, et My funny Valentine a occulté le reste. Pourtant, The thrill is gone, qui vient vers la fin du disque et un peu après My funny Valentine synthétise le mieux l'album.  Baker n'avance plus masquée derrière une légereté de façade : cette chanson glace immédiatement comme lorsque, dans un éclair de lucidité, on s'aperçoit qu'on disparaîtra un jour. Cette fois, le doute n'est plus permis : à aucun moment dans le disque nous n'avons été face à une mélancolie langoureuse, paresseuse, qu'on recherche parce qu'on trouve terriblement romantique de se sentir le plus triste du monde. Ce sentiment tellement adolescent. Non, là, le frisson est vraiment parti, l'amour n'est plus que cendre, la jeunesse aussi. Chet ravale des sanglots, sa voix se fait plus grave et le morceau sonne comme une marche funèbre, "les nuits sont froides car l'amour est vieux". Que veut-il nous faire comprendre ? Qu'il n'y aurait qu'une forme d'amour pur, celui des débuts, des premiers étés, des premières expériences et que le temps ne peut que le ruiner ? Est-ce d'avoir couru après cette pureté de l'expérience sans jamais la retrouver qui l'a rendu aussi malheureux ? Ou sa Valentine a-t-elle changé de couleur de cheveux ? Avec ce morceau, Chet Baker nous livre peut-être les clés de son destin, celui d'un type en quête d'absolu qui n'aura pu que constater, amer et bouffi d'alcool que le frisson premier n'est que feu de paille. La plupart des gens s'en accomodent, Chet Baker n'aura pas su s'y résoudre.C'est ce qui fait toute la noirceur de The thrill is gone, c'est ce qui empoisonne Valentine, condamnée à ne demeurer qu'une image à jamais figée dans le temps, c'est ce qui fait de la voix de Baker une morsure plus qu'une caresse.

 

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