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16 mai 2009 6 16 /05 /mai /2009 15:21


Au commencement était le verbe
Evangile selon Saint Jean, 1, 1

Peu d'oeuvres ont une telle emprise sur celles et ceux qui l'approchent. La route de Cormac Mc Carthy est de ces oeuvres. Sa lecture est à la fois pénible et  éreintante mais aussi absolument nécessaire. Il est d'ailleurs difficile de lâcher le roman. Habitué à lire le soir, tard, seule la fatigue me le faisait tomber des mains. La fatigue et peut-être autre chose que j'ai du mal à identifier. Quelque chose de l'ordre de la survie ou du maintien d'une forme d'équilibre mental. Je me demande si j'aurais pu le lire d'une traite, si j'aurais supporté cela. Ce texte laisse un goût de cendre dans la bouche, et continue à me hanter. Jusqu'à quand ? Pendant combien de temps l'homme et son fils, jetés sur la route par l'apocalypse, vont-ils me poursuivre ?

L'histoire de ce roman (gros succès critique et public - ce qui est assez rare) est connue de tous (ou presque) : un père et son fils sont sur la route après l'apocalypse (comment elle a eu lieu, nous ne le saurons pas), ils avancent, la faim et la peur au ventre, direction le sud, parce qu'il faut bien aller quelque part. Entre les mains d'un autre, ça aurait donné un roman d'épouvante bien ficelé
(avec un Stephen King, par exemple), ou plus vraisemblablement un mauvais livre, surfant sur le gore et le sentimentalisme, mais avec Mc Carthy, on a affaire à un auteur, un immense écrivain, avec une langue, un style et ça donne un chef d'oeuvre. Ici, forme et fond se confondent comme rarement. Le monde tel que nous le connaissons a cessé d'exister, partout c'est la désolation, et un gris cendreux a tout recouvert. Ne subsistent que quelques êtres vivants décharnés, que le fils a séparé en deux : les gentils et les méchants. D'un côté ceux qui ont abandonné ce qui leur restait d'humanité, de l'autre ceux qui, comme l'homme et son fils, ont fixé des limites (l'anthropophagisme en étant une, et pas des moindres) afin de préserver ce qui fait encore d'eux des êtres dotés d'une conscience, d'une humanité et du verbe. Là réside le génie de Mc Carthy. Puisqu'il parle d'un monde où l'humanité a sombré, alors la poussière, la cendre et la mort auront étouffé le verbe. Son écriture en prend acte, ce qui décontenance au départ. Puis le rythme de l'auteur s'impose et on finit par devancer les phrases sans verbes, purement descriptives, comme si l'homme se contentait de décrire ce qu'il voyait, sèchement. Le verbe, il le réserve à son fils, à la transmission. "Il faut que tu me parles" lui dit-il souvent. "D'accord" répond le fils quasi invariablement. C'est bien la langue, l'enjeu du roman et de ce qui se noue entre le père et son fils.

Mc Carthy décrit un univers plongé dans le chaos, le silence, l'obscurité, où des lambeaux de notre civilisation se laissent deviner sous une couche grisâtre. Ce qui reste : des échangeurs d'autoroute, des carcasses de voitures, des fils électriques, des stations essence. Une eau irrémédiablement souillée. Le livre devient rapidement lancinant, les paragraphes courts se succédant, sans chapitrage. Chaque fois c'est pareil : le père se lève au petit matin après une nuit "obscure au-delà de l'obscur", et ils se mettent en marche, jusquà la prochaine nuit. Le vocabulaire est répétitif, recroquevillé sur lui-même, il n'y a plus beaucoup de mots, et à quoi bon en user : ils décriraient une réalité qui n'existe plus et que le fils, trop jeune, n'a pu connaître. L'aspect répétitif imprime sa marque durablement dans l'esprit, à la lecture, on se retrouve littéralement immergé dans ce monde suffocant, au point que le gris qui revient tout le temps finit par vous apparaître, aussi clairement qu'une vision dans un cauchemar. Vous posez le livre, et un voile gris paraît encore tout recouvrir. Vous prenez n'importe quelle deux voies en voiture et la grisaille est là, comme un persistence rétinienne.

Les repères sont donc inutiles, dans un univers où ciel et terre se confondent, sont noyés. Seule l'alternance de la nuit (qui est potentiellement la dernière à chaque fois) et du jour rythme les pages. Les dialogues se dégagent naturellement par leur concision, ponctués des mêmes phrases "d'accord", "j'ai tellement peur, papa", sans guillemet ou tiret. L'auteur décrit avec soin ce que font ses deux personnages, en abusant du "et". A chaque geste suit un autre, et encore un autre, jusqu'à l'épuisement, à la nuit. Le "et" c'est la garantie qu'il y a une suite, que le geste effectué n'est pas le dernier. Le père fait des donc des gestes de plus en plus lents, et durs, pour survivre, mais surtout pour que son fils lui survive. Il a accepté l'évidence : le monde est perdu, mais il ne sombre ni dans la dépression, ni ne ressasse l'idée du suicide. Bien sûr, il a appris à son fils comment, si les "méchants" arrivent, il devra tenir le revolver pour se tuer. Bien sûr, il maudit Dieu, au petit matin. Mais, il refuse simplement la perte de sens d'une vie dans un univers post apocalyptique. Son instinct de survie est avant tout un instinct de transmission, son fils passant avant tout, seul être dépourvu de méchanceté, l'innocence même. Lors des quelques rencontres qu'ils font sur la route, c'est le petit qui montre le plus d'humanité, de naïveté, et qui oblige son père à partager les maigres rations de nourriture glanées aux prix d'efforts incommensurables aux survivants. Cette force qu'il a en lui, malgré la peur qu'il ressent tout le temps, ce besoin de s'imaginer qu'ils ne sont pas les seuls "gentils", qu'un autre enfant comme lui finira bien par apparaître, permettent au père de continuer, de se dire que tout n'est pas vain, que quelque chose vaut la peine d'avancer. "On porte le feu" se répètent-ils. A vous d'imaginer tout ce que cela peut signifier.

La construction du livre fait écho à ce qui est raconté. Paragraphes courts, répétitions des situations, phrases précises, grattées jusqu'à l'os. De tout ça émerge, assez paradoxalement une forme de poésie pure, notamment dans certaines descriptions, alors que tout n'est qu'obscurité, cendre, poussière, gris. Comme si Mc Carthy nous signifiait que même de la désolation, si on trouve la force de la mettre en mots, peut naître une forme de beauté. Une beauté malade, froide et désespérante, mais une forme de beauté tout de même. Les mots grattent la couche grisâtre qui a tout recouvert pour décrire ce qui a été, et prendre la mesure de ce qui est irrémédiablement perdu. Ce roman est immense et a pris une signification toute particulière pour moi depuis quelques semaines...

Maintenant, le sujet qui fâche. Le roman va être adapté au cinéma, et ça n'a pas tardé, il a paru en 2008, et on verra son adaptation en 2009. Bien sûr, cela démontre une fois de plus le manque flagrant d'imagination des scénaristes, la frilosité des studios, l'absence de prises de risques (quand un livre s'est vendu à deux millions d'exemplaires, où est le risque à le porter à l'écran ?). Mais surtout, quiconque aura lu et donc vécu cette expérience littéraire totale, ne pourra qu'être abasourdi à l'idée qu'un type, aidé par des studios, ait pu se pointer et dire : je vais adapter La route.
C'est si compliqué de comprendre que certaines oeuvres ne sont pas adaptables, simplement parce que le langage, le rythme, ne peuvent changer de support ? Merde, si Mc Carthy avait fait du cinéma, avec autant de talent qu'il écrit, ça aurait été génial. Il a choisi d'écrire, c'est son mode d'expression. Comment imaginer un acteur jouant le père ? Le père est une figure universelle. Il n'a de visage que celui que la langue de Mc Carthy fait naître en chacun de nous. Vous voulez un équivalent cinématographique du roman ? Jetez-vous sur Gerry de Gus Van Sant. Vous aurez un langage cinématographique qui se rapproche de ce qu'on ressent à la lecture de La route. Je n'irai pas voir La route. Elle est déjà en moi, et je la vois partout.

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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 14:45

Quand j'étais gosse et que j'entendais les opéras qu'écoutaient mes parents, je les trouvais maniérés, longs, bref, insupportables. Ceux de Mozart avaient toujours un air ou deux fantastiques (et archi-connus), mais le reste me passait au-dessus, quant aux récitatifs... à écouter à la maison, sans livret sous la main, c'est assez pénible. J'ai donc tout naturellement laissé de côté cette musique, et ce pendant une bonne dizaine d'années. Et puis, le cinéma et notamment la trilogie du Parrain de Coppola m'a amené à avoir envie de m'y remettre. A force de lire que ces films fonctionnent comme des tragédies shakespeariennes, j'ai lu du Shakespeare, à force de lire qu'ils fonctionnent comme des opéras, je me suis mis à l'opéra. Merci Francis F. J'ai donc demandé à mon frère quel était son opéra favori, celui qu'il aimait le plus écouter, et jouer. Il m'a répondu sans la moindre hésitation : Madama Butterfly de Giacomo Puccini, en me prêtant la version dirigée par Lorin Maazel, avec Placido Domingo et surtout, surtout, Renata Scotto. Par la suite, je me suis acheté la version avec la Callas, qui est nettement moins bonne, pour finalement me faire offrir l'intégrale des opéras de Puccini, et enfin retrouver la version avec Scotto. Et voilà : la musique classique, c'est rapidement le calvaire : non seulement c'est un dédale fascinant d'oeuvres, d'époques, mais c'est encore un casse-tête : quelle version préférer ? Celle-ci surclasse-t-elle celle-là ? Jusqu'à preuve du contraire, il n'y a qu'une version de Sergent Pepper. Mais combien du Requiem de Mozart ? En écoutant d'abord la version de Butterfly de mon frère, puis ensuite celle avec la Callas, j'ai ressenti une succession de petites trahisons : de tempos différents, moins de grâce dans le chant, des choeurs moins aériens, j'étais agacé. Le plus incroyable étant que j'aurais découvert cet opéra en commençant par la Callas, je l'aurais trouvé tout aussi fantastique. J'imagine alors ce que j'aurais éprouvé en le rédécouvrant avec Renata Scotto, ça aurait été tellurique. Première leçon à méditer : toujours faire attention aux versions des oeuvres. Ce qui ajoute une difficulté supplémentaire à un autodidacte.

Je mets donc le disque et je me retrouve immédiatement propulsé dans un maëlstrom de cordes qui va crescendo. Bien joué Giacomo, pour capter l'attention, difficile de faire mieux. Et me voilà dans un Japon fantasmé, tant musicalement que culturellement. L'histoire est simple : Pinkerton, un militaire américain épouse Butterfly, puis s'en va, lui laissant un enfant. Elle l'attend, toujours amoureuse, mais lorsqu'il revient, le goujat s'est remarié. Butterfly, anéantie, se suicide. Rideau. Une bonne tragédie classique en somme, dans laquelle les sentiments sont exacerbés et la tension palpable. Les thèmes sont fabuleux, et les relectures que le compositeur en fait tout au long de l'opéra sont impressionnantes.

Aucun temps morts dans cette oeuvre traversée de thèmes tour à tour bouleversants (les deux arias de Butterfly, celui du deuxième acte, qui reprend plus douloureusement le plus connu du premier acte), astucieux (l'enchâssement de l'hymne américain, pour évoquer Pinkerton), puissants...

Je me replonge souvent dans cet opéra, même si ça prend du temps et demande de la concentration. Presque trois heures tout de même. Mais le jeu en vaut toujours la chandelle, car ça me fait le coup à chaque fois, les images se bousculent dans le cerveau, les poils se hérissent lorsque la tension éclate, et bien-sûr, chaque écoute me fait découvrir un passage qui m'avait échappé ou que je croyais connaître et qui se révèle sous un autre jour.

La force de cette oeuvre, qui me fait y revenir très régulièrement, se situe dans ce lyrisme qui n'a pas peur de basculer dans le grandiloquent, et qui n'y tombe bien sûr jamais. Puccini semble comprendre parfaitement les espoirs et la douleur de Butterfly quand il écrit sa partition. Et touche à l'essentiel, de sorte qu'on puisse ne rien connaître au livret et être submergé d'émotions à l'écoute des grands thèmes, qui trouvent une résonnance universelle. Madama Butterfly aura donc été ma porte d'entrée dans l'univers des opéras, Puccini en a écrit tellement, rien que lui, et de si bons, que je n'en ai quasiment écoutés que de lui. Et cela m'a aussi imposer une manière différente d'écouter de la musique, quand je mets Butterfly, je dois bien avouer qu'il est rare que je puisse l'écouter en entier, d'une seule traite. Drôle de monde, non ? On n'a même plus le temps d'écouter un opéra en entier, soit le téléphone sonne, soit il faut sortir pour chercher quelque chose, bref. Alors quand je sais que je pourrais aller au bout, ça signifie beaucoup et surtout quelque chose d'essentiel : une victoire sur le temps. Madama Butterfly est intemporel et nécessite du temps. L'expérience est physique autant que psychologique et la fin bouleversante vient porter un ultime coup laissant abasourdi, vidé, mais heureux d'avoir fait le voyage. Un voyage au long cours, nécessaire, traversé des notions les plus essentielles (la fidélité, la dignité, la filiation...), un voyage confisqué aux cadences infernales à l'oeuvre dans ce bas monde. J'espère pouvoir, de nombreuses fois encore, dérober trois heures pour sentir dans les moindres notes chantées par Butterfly, ses attentes, ses espoirs, et jusqu'au sabre qui lui ôte la vie, à la fin, car : "
celle qui ne peut vivre dans l’honneur, meurt avec honneur".


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9 avril 2009 4 09 /04 /avril /2009 12:04


Je n'ai aucune culture BD. J'en ai lu quand j'étais gosse, sans être fasciné. J'adore Gaston Lagaffe... qui est une bonne BD. A part un livre de Crumb, je n'en possède aucune. Je sais qu'il faut que je m'y mette, aussi sûrement que je connais les raisons qui m'en éloignent systématiquement. La plupart du temps, c'est lié aux dessins, c'est un rejet physique. Parfois, les premières cases me font fuir, la première bulle... Ou alors, c'est la mise en scène, et je me rends compte que lire une image me demande plus d'efforts que lire un livre entier (si en plus le dessin me rebutte...). Paradoxal, non ? On a fait croire à des générations entières que la BD est un sous-genre réservé à des quasi-analphabètes (maintenant, le genre souffre moins de ces critiques) et je me retrouve perdu devant certaines oeuvres que j'ouvre et referme instantanément, en étant limite pris d'angoisse, à me répéter : je vais passer à côté car je ne sais pas lire une BD.

Watchmen, le film, est l'adaptation d'un comic culte outre-Atlantique. La France, peut-être même l'Europe, n'a pas la culture comics, on n'y voit qu'un ensemble de choses un peu débilitantes, de super-héros en costumes ridicules, et notre approche toujours sociologique a contribué à faire en sorte que les comics soient relegués au rayon "niaiseries". Dommage, car de Frank Miller à Alan Moore, le genre a désormais acquis ses lettres de noblesse. En France, seul le cinéma véhicule l'imagerie des super-héros et les bons films hollywoodiens du moment ont fait comprendre que les comics ont beaucoup de choses à nous dire, et même quand ils ne disent pas grand chose, eh ben... ça fait du bien par où ça passe. (cf. Iron man).

Je ne sais pas si Watchmen a eu le succès escompté par chez nous, vu que les personnages ne disent rien à personne. En tout cas, ils ne me disaient rien. En bref, on se retrouve pas dans une salle obscure à trépigner d'impatience en se demandant comment ils ont bien pu faire telle ou telle scène et qui ils ont bien pu choisir pour incarner le Dr Manhattan, vu que... on ne les connaît pas, ils ne font définitivement pas partie de notre culture. Ce qui m'a mené jusqu'au ciné était la réputation de la BD que des crétins jugent bon d'appeler "roman graphique" histoire de dire que "quand même c'est autre chose que de la BD"... Je lis pas de BD, mais si jamais je m'y mets je ne me mettrais pas à les appeler romans graphiques, ça a un côté "je veux pas y toucher" de petits bobos assez pathétique cette appellation. Hey les mecs, c'est de la BD, vous avez honte ou quoi ? Donc, la réputation de cette BD m'a attiré, faut bien l'avouer. Et je dois dire que j'ai été emballé, d'autant plus qu'effectivement j'y allais sans à priori, puisque totalement inculte. Donc les querelles de clochers me passaient au-dessus. Et les questions existentielles avec (ont-ils trahi la BD ? argh).

Watchmen dépeint une Amérique parallèle, alternative, de 1985. Nixon est encore à la barre, donc c'est plutôt le cauchemar. Le prologue du film est somptueux : l'assassinat du Comédien, vieux superhéros, qui tient plus du loser déprimé, à regarder la téloche dans son canap, est superbement mis en scène entre irruption de la violence et ballet chorégraphié, jusqu'à la chute, au ralenti. Belle entrée en matière, un peu clinquante, certes, mais merde, c'est un blockbuster, non ? Que dire alors du générique, absolument parfait lui ? Dylan qui chante "Times they are a changin" (la version intégrale, mais oui !) et un défilé d'images refaisant l'histoire sous forme d'instantanés, style musée Grévin. En un petit quart d'heure, je suis déjà plongé dans l'ambiance du film, j'ai adhéré à l'atmosphère et à la manière de filmer (j'ai payé pour aller voir un film de super-héros donc je me doute bien que ça va en mettre plein les yeux).

Le film est excellent, soit. Bien-sûr, il y a des longueurs, bien-sûr, il y a parfois un côté pompier mais assumé, et après tout, les super-héros... je veux dire des mecs en costume, quoi, évidemment que si on est déjà un vieux con incapable de rentrer dans une histoire, juste pour le plaisir de se la faire conter, eh ben, ça ne passera pas. Watchmen impose une noirceur impressionnante au genre, qui franchement fait passer The Dark knight pour un gentil Disney. Ici, les petites filles se font bouffer par les chiens dans des arrières cours glauquissimes, l'humanité attend dans la terreur un holocauste nucléaire, les super-héros sont au mieux des impuissants, au pire de vrais salauds. Il n'y a guère que Rorschach, dont le masque blanc se couvre du fameux test de Rorschach (vous savez, les taches symétriques censées avoir un sens différent pour chacun, là une chauve-souris, là des fleurs, etc.), pour assumer, certes violemment, son statut de super-héros. Fascinant ce Rorschach, tout comme l'acteur qui l'incarne. Alors que dans The dark knight, Nolan évite de montrer une humanité prête à se foutre en l'air (les otages des bateaux refusent le chantage...), Snyder, lui, fait tout péter, à la fin, de la propre main d'un des super-héros. New York est en ruine, rayé de la carte, mais ce sacrifice met fin à la guerre froide et ramène un semblant d'ordre. Tout ça fait froid dans le dos, et franchement j'ai trouvé ça assez jouissif. Pas de happy end, les super-héros non seulement ne peuvent rien, mais c'est encore de l'un d'eux que viendra l'apocalypse. Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités... cet adage n'est pas valable pour les Watchmen, Peter Parker !

C'est par un autre morceau de Dylan que s'achève ce trip cinématographique aussi fascinant qu'éreintant, et la boucle est bouclée : le début nous disait "les temps doivent changer", à la fin on est sur la Desolation row. Alors, comme on est chez les ricains, c'est une reprise et pas l'originale, une reprise beaucoup plus musclée, mais les paroles du Zim sont là et collent parfaitement au film :

Now at midnight all the agents
And the superhuman crew
Come out and round up everyone
That knows more than they do
Then they bring them to the factory
Where the heart-attack machine
Is strapped across their shoulders
And then the kerosene
Is brought down from the castles
By insurance men who go
Check to see that nobody is escaping
To Desolation Row
.

Dès lors on comprend mieux le mysticisme du Dr Manhattan, qui n'a qu'une envie : se barrer sur Mars, pour être enfin loin de cette désolation, en paix, et en silence.
Quant à moi... je crois bien que je vais apprendre à lire des BD.
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6 avril 2009 1 06 /04 /avril /2009 08:30


L'écran noir nous plonge dans une torpeur indicible. Il marque la fin du 86è (et dernier) épisode des Sopranos, épisode conclu sur un anti-climax auquel David Chase, créateur de la série, nous a habitué. Il ne se passe rien, et la vie continue :
la nôtre, et celle de Tony (au moins dans l'imaginaire de ceux qui ont approché les Sopranos). Pas de suspense insoutenable (il n'y en a jamais eu chez ces mafieux du New Jersey), aucun clin d'oeil à une reprise, plus tard, rien. On a dit de Seinfeld qu'elle était la série qui ne parle de rien ("about nothing Jerry !") et dans laquelle il ne se passe rien, les Sopranos entrent dans la même catégorie. Ce "rien" cache en fait un parti-pris, une recherche d'absolu, car que voit-on, pendant les quelques 80 heures de la plus grande série jamais réalisée ? La vie, rien de moins."La condition humaine" comme le dit si bien Chase. Sans ellipses, sans chichis, avec ses longeurs, ses moments hilarants, ses moments tragiques, ses vides et ses pleins. Voilà pourquoi j'ai ressenti cet égarement, cette torpeur pendant les 10 secondes de l'écran noir. Dix secondes qui m'ont laissé le temps de mesurer l'immense vide que laissent Tony Soprano et les siens (amis ou ennemis), dix secondes qui permettent de comprendre à quel point ces vies, méticuleusement mises en scène, disséquées tout au long du show, m'habitaient, et continuent à m'habiter.

Alors, reprenons depuis le début, saison 1, épisode pilote. Je ne crois pas avoir vu un pilote aussi brillant (à part celui de Twin Peaks et celui de Carnivale) : tout y est déjà : les thèmes, le dosage parfait entre humour, gravité, et réflexions existentielles, et Tony Soprano, personnage fascinant, profondément humain, incarné par James Gandolfini, dont le jeu est hallucinant. Il impose une présence, une gestuelle, son corps, sa respiration. Il est capable de changer d'expression en un quart de seconde. Il fallait un acteur de cette trempe pour que la série se tienne sur 86 épisodes. Les autres acteurs ne sont pas en reste, évidemment, à commencer par Lorraine Bracco qui joue la psy de Tony. La relation entre elle et Soprano est au coeur de la série. Les séances d'analyse explorent la psyché du père de famille, du mafieux, de l'homme aux prises avec les emmerdes triviales du quotidien comme avec les grandes questions sur le sens de tout ce foutoir. Le pilote de la série était donc brillant et plein de promesses, qui seront tenues jusqu'au bout. Car aucun épisode des Sopranos n'est raté, et je dois bien avouer que tout du long, la série s'est bonnifiée, l'écriture atteignant des sommets (notamment au début de la saison 6 quand Tony est dans le coma).

Cette série, c'est donc un parti-pris, voire même plusieurs, qui en ont fait une oeuvre d'art totale, au point que le prestigieux musée d'art moderne de New York, le MoMA, a acheté toutes les saisons, et que Norman Mailer y a vu "le dernier grand roman américain", en cela qu'elle a créé des personnages à la psychologie profonde, fouillée, en adoptant une temporalité proche de celle d'un livre. Car on ne peut appréhender les Sopranos que comme on appréhende un livre (et un sacré livre) : ça demande du temps, de l'attention, de la patience aussi.

Premier parti-pris, donc, le temps : pas de fin d'épisode "révélateur" ou "coup de tonnerre-que-c'est pas-possible-j'ai-trop-hâte-de-voir-la-suite", ici, on prend son temps. Si vous voulez comprendre Tony, il faut l'observer, dans sa vie, au boulot, au lit, quand il mange ou regarde la télé. Et il mange beaucoup, quant à la télé... La structure de chaque épisode n'obéit à aucune contrainte (et il y en a, aux Etats-Unis, ne serait-ce que pour les nombreuses coupures pub), il n'y aura donc pas de rebondissements stéréotypés à la quinzième minute juste avant la réclame pour coca. Alors, voilà, si David Chase veut montrer Tony et Carmela en train de manger dans leur grand salon, sans musique et sans une ligne de dialogue, il le fait en prenant le temps nécessaire et il a bien raison.

Deuxième parti-pris, inscrire dans la série un propos psychanalytique. Tony est un boss de la mafia, c'est donc un assassin, un menteur, un voleur, un raciste, un mysogine, sauf que... il réfléchit, et où ça le mène ? Directement en analyse. L'humanité de Tony, ce qui fait de lui un être humain malgré tout, se retrouve dans ce besoin d'aller consulter. Bien-sûr, T. va voir le Dr Melfi avant tout pour aller mieux, pas pour devenir meilleur, chez lui, l'intérêt personnel prime souvent. Mais il essaie, par la suite, de devenir meilleur, de devenir autre. Il y échoue, évidemment. La psychanalyse sous-tend toute la série et on se prend à analyser toutes les vies qui gravitent autour de l'astre Tony : Christopher, magnifique personnage, le neveu de T., accro à la cocaïne, fragile mafieux en proie à la parano, avec une tendance à l'auto-apitoiement et au manque d'estime de soi frappants, Carmela, l'épouse de T., parfois travaillée par sa conscience de chrétienne bon teint, petits soubresauts vite oubliés à chaque bijou hors de prix ramené par le pater familias ; Meadow, la fille de T., qui grandit pendant la série et comprend ses origines, sans pour autant renier son papa chéri, l'inénarrable Paulie, dont le mot "pathétique" semble avoir été inventé pour lui... La galerie est foisonnante et saisit l'humanité dans tout ce qu'elle peut offrir : la grandeur et la médiocrité, la tendresse et la violence, la bêtise et l'intelligence. Avec Les Soprano, on devient tous des Dr Melfi.

Troisième parti-pris : la mise en scène. Discrète, classieuse, millimétrée, elle n'utilise pas la musique comme un énorme sous-titre (style : là on vous met un morceau qui fait peur, car en fait, il faut avoir peur...) elle l'utilise d'ailleurs avec parcimonie. La mise en scène sert le propos, s'efface toujours derrière le jeu des acteurs, pas d'épate, pas de “regarde-comment-je-sais-filmer”. Elle commence par le générique, qui nous offre un panorama de l'Amérique urbaine, des pavillons de banlieue un peu minables (achetés via les subprimes ?), aux maisons cossues avec leurs jardins “taillés en mesquines pelouses” comme dirait l'autre, en passant par ces highways tentaculaires, avec les sempiternelles skylines pour toile de fond. Chase a dû se battre pour pouvoir filmer au New Jersey, "filmez à Los Angeles !", voilà ce qu'on lui demandait. La mise en scène de cette banlieue de New York (qu'on sent si loin, si hautaine, si européenne pour ces mafieux) est essentielle à la série. Elle teinte l'ensemble d'un gris un peu terne, de matins blafards en soirées pluvieuses... Et même si nos mafieux profitent du moindre rayon de soleil, leurs piscines sont souvent bâchées, couvertes de feuilles mortes, et on s'allonge sur des transats toujours recouverts d'un gros pull ou d'une couverture. Paulie, sur le trottoir devant la boucherie Satriale, a d'ailleurs toujours son truc de vieille pour prendre un peu plus de soleil sur le visage. Le New Jersey, c'est froid, gris, bref, c'est pas la Sicile. Il m'est impossible d'imaginer que la série aurait pu avoir été filmée ailleurs (à L.A., avec un filtre jaune pisse style les Experts), ça aurait été un contre-sens total. David Chase a donc dû imposer beaucoup de parti-pris, le New Jersey... envers et contre tous.

Quatrième parti-pris, inscrire l'histoire et les références culturelles contemporaines dans les épisodes. Pour la première fois, on voit des mafieux se rejouer des scènes du Parrain, regarder avec effarement les attentats, se prendre Ben Laden en pleine tronche, au point même que Tony balancera des infos au FBI sur des supposés terroristes ! En cela, la série est un prolongement de la trilogie de Coppola et des films de Scorsese, on y suit l'évolution de la mafia, avec des mafieux de plus en plus dilués dans la nation américaine, et de moins en moins figures mythologiques ou patriarches intouchables. Ils se coltinent leurs gosses qui leur tiennent tête, on les voit dans leur quotidien, émergeant en chemise de nuit, déambulant dans leurs grandes maisons, le système les a façonnés, malaxés, et recrachés. Quand ils retournent en terre sicilienne, ils sont étrangers, à des lieues, des générations et des traditions italiennes. Tony Soprano n'est pas Michael Corleone, de toute façon, dans cette Amérique-là, il ne pourrait plus y en avoir. La série dissèque donc les derniers soubresauts d'un mythe, la cosa nostra, sur le point d'être happé par le système. Seules subsistent les valeurs les plus bêtement masculines : homophobie, racisme, quant à soi, besoin de prouver à l'autre qu'on est un vrai dur. Pour le reste, les mafieux des Sopranos mangent chinois, achètent chinois, se gavent de télé, et quand des Indiens veulent manifester lors du Columbus Day, ils vont leur péter la gueule, car merde Colomb était Italien (sic) ! Tony sait les lacunes qu'il a en histoire, on le voit d'ailleurs souvent regarder la chaîne histoire (T. va pas aller jusqu'à lire un essai, faut pas pousser), et on sent la jeunesse des Etats-Unis, l'absence de poids historique dans les moindres gestes des personnages. Quand Carmela va en voyage à Paris, la scène sur le pont (des Arts ou le pont Neuf, je ne sais plus) est magnifique, Carmela est en admiration devant ce pont séculaire, porteur d'histoire et de sens et elle ne peut lâcher qu'un "on n'a pas ça chez nous..." révélateur. La série a démarré en 1999, et a su prendre en compte le 11 septembre très intelligemment, en montrant ses conséquences sur T. et les siens, sans surenchère.

 

Ultime parti-pris : dépeindre l'Amérique telle qu'elle est. Un condensé de paradoxes, d'addictions, de violences, de naïveté, d'innocence aussi. Vous voulez savoir où en est l'Amérique aujourd'hui ? En 86 épisodes, vous aurez un panorama exhaustif, brillant et précis de ce que c'est qu'être Américain maintenant. Finalement, le quotidien est peu éloigné du nôtre, sauf que tout y est plus grands, gros, gras, et qu'ils ont la foi, ce que nos vingt siècles d'histoire nous ont fait perdre et ce qui les rend à la fois plus forts et plus flippants. Ici comme chez nous, on se gave : de télé, de bouffe, de cul, de confort futile, et on se rend compte que ça ne change rien, ça n'aide pas à mieux vivre et ça donne encore moins un sens à la vie. Et T. a beau hurler "I got it" devant le jour qui se lève après un trip sous LSD ou un truc du genre, il n'y est pas pas, comme nous tous, c'est juste un accès de mysticisme, finalement assez vain, oublié devant le prochain hamburger au dinner.

 

Le dinner, justement, pas un hasard si la série se termine dans un de ces restos typiquement américains, où coca et café se boivent par litres, et on peut choisir à sa table la musique du jukebox. Un concentré d'Amérique, ce genre d'endroit... Mais j'allais oublier le plus important : on se marre souvent devant les Sopranos, très souvent même. Parfois aux dépens des personnages, parfois avec eux, quand ils redeviennnent des gosses heureux d'avoir joué un vilain tour, par exemple. Une preuve de plus de l'incroyable niveau d'écriture atteint par les scénaristes.

 

L'impact de cette série est déjà immense, et on le ressent devant beaucoup d'autres shows (ceux de HBO, comme Six feet under, mais aussi ceux des autres chaînes). Mais cet impact sera certainement encore plus grand au fil des ans, la série passera du statut culte à celui de classique, un mètre étalon avec lequel on jugera toutes les autres séries. De 1999 à 2007, elle aura imposé au monde formaté des séries un univers, une densité, une temporalité, une profondeur inouïe et élever la série télé au rang d'art. Il y a un avant et un après Sopranos. Les Américains ont compris qu'après ça, il faudrait élever le niveau, qu'une certaine partie du public avait envie de voir autre chose. Par chez nous, en revanche, aucune série française n'atteint les sommets stratosphériques des Sopranos, il y a même un abîme entre nos productions et celles d'HBO. Et pas l'ombre d'un début de commencement de prise de conscience de notre nullité. Peu importe, j'en suis même à penser qu'on n'a ni les scénaristes, ni les acteurs capables de réaliser et jouer une série de cette qualité.

 

L'après Soprano a donc commencé pour moi après le fameux écran noir. T. et tous les autres flottent toujours dans l'air, des images restent gravées, tout comme certains dialogues (les fameuses insultes à rallonge de T., à base de fuck, ou fuckin - j'ai même chopé des tics de T., son fameux "oh"'), voire même des épisodes entiers (celui où Paulie et Christopher merdent et se retrouvent paumés dans la neige, à crever de froid, à la fois burlesque, hilarant et glaçant). Cet écran noir, c'est le dernier avertissement de Chase : la société occidentale, affalée dans un dinner, y court tout droit à l'écran noir... Adios T., j'ai adoré te haïr, et plus encore détesté t'adorer.

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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 10:01

James Gray, avec ce film, ne surprend que ceux qui ne connaissent pas bien ses oeuvres et les comprennent systématiquement de travers. Gray, au fond, travaille les mêmes thèmes de film en film, la même matière, proche du vérisme de Puccini. Pas un hasard s'il le cite dans un entretien aux Cahiers du cinéma. Ses personnages sont des gens ordinaires, sommés de choisir la direction que prendra leur existence. Des tragédies, en fait. Gray ne filme que ça. Et comme dans toute bonne tragédie, les personnages n'auront finalement que l'illusion du choix, ou pire encore, verront leur trajectoire, le destin qu'ils se sont choisis, ruiné, mis en pièce, par la force des choses.

Two lovers ne déroge donc pas à la règle, et est une tragédie, comme l'étaient We own the night et The yards. Des journaleux fainéants n'y ont vu qu'un mélodrame sirupeux, d'autres ont reproché à Gray d'avoir quitté son pré carré (le polar, tendance mafia) pour un genre qui ne lui convient pas. Et quand je pense que le film était en compétition à Cannes et qu'il n'a rien eu, et que c'est Entre les murs qui a eu la palme... Après Michael Moore ! Hey, les gars, le cinéma c'est autre chose qu'un tract dans une manif, ou un documentaire... Pas besoin d'être didactique jusqu'à l'excès ou donneur de leçons pour faire passer un message. Match point et We own the night en disent plus long sur la nature humaine que la énième diatribe anti-ceci ou anti-cela.

Dès que je m'énerve, je m'égare. Two lovers, donc. La seule surprise pour moi est qu'il soit sorti si rapidement après We own, alors que Gray a toujours eu un mal de chien à financer ses films, ce qui fait dire à certains qu'il prend son temps... ben voyons, son temps il le passe à chercher des producteurs avec une paire de couilles, tout simplement. La surprise fut donc très bonne pour moi, qui m'attendais à un nouveau film du bonhomme en 2011, à peu près... Comme d'habitude, Gray signe un chef d'oeuvre avec une histoire des plus banales, en magnifiant les clichés les plus éculés. Il est passé maître dans cet art. L'histoire est simple : Léonard est un adolescent attardé dans un corps d'adulte, il est suicidaire et vit chez ses parents. Il devra choisir entre vivre avec Sandra (déjà adoubée par ses parents) et Michelle. D'un côté, une vie rangée, rassurante, auprès d'une femme maternelle, de l'autre le plongeon dans le vide, avec un amour qui pourrait s'éteindre aussi rapidement qu'il est né. Ses sentiments penchent évidemment vers Michelle et le drame intime se met en place.

Le scénario, si simple, ne doit pourtant pas être considéré comme un prétexte. Gray en tire l'essence même du sentiment amoureux, sonde la psyché de Léonard et fait de son film un véritable thriller émotionnel. Incarné jusqu'au moindre centimètre carré d'épiderme par Joaquin Phoenix, Léonard est, comme Leo de The yards et Bobby de We own, littéralement englouti par son destin, qu'il aura pourtant voulu maîtriser tout le temps (soit en se donnant la mort, soit en choisissant envers et contre tout de filer ave Michelle). La fin du film rappelle celles des précédents de Gray : on n'échappe pas à son destin.

La mise en scène est d'un classicisme absolu, avec un hommage évident et magnifique à Fenêtre sur cour de Hitchcock, (l'appartement des parents de Léo et celui de Michelle se sont face), le travail sur la lumière est, comme toujours chez Gray, extrêmement soigné, et sert idéalement le propos du film. Je l'ai d'ailleurs vu à sa sortie, en décembre dernier, et n'ai pas encore eu l'occasion de le revoir. Mais il m'a durablement marqué, alors que mon cinéma ne le passait qu'en version française, qui est désastreuse. La voix française de Gwyneth Paltrow est horrible, la tranformant en gourde intégrale, alors que le jeu de l'actrice, beaucoup plus subtil, donne plus d'épaisseur au personnage. Nul doute que le revoir en v.o. sera un choc à la hauteur de ce que j'ai ressenti en revoyant We own the night une deuxième fois. C'est comme ça, avec les grands films, on peut les voir et revoir indéfiniment et l'émotion sera toujours intacte. C'est la force des grands tragédiens, et des histoires intemporelles (un père et ses fils, un homme et deux femmes...). C'est la force du grand cinéma.


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21 mars 2009 6 21 /03 /mars /2009 12:36

A ma tante Catherine qui lit depuis peu ce blog,
et à qui j'ai fait écouter du Belle and Sebastian au siècle dernier...

Entre Belle and Sebastian et moi, c'est une longue histoire, une idylle de douze ou treize ans (quand on aime, on ne compte pas).
Tout a commencé avec un album de pop feutré, presque malingre, If you are feeling sinister qui imposa l'imagerie du groupe (photo classieuse passée dans un filtre de couleur, rouge, vert, jaune, directement inspiré des Smiths). Depuis ce disque, les Ecossais ont régulièrement sorti des albums fabuleux, que j'associe toujours à leur couleur (le vert The boy with the arab strap, le jaune Dear catastrophe waitress...). J'ai même eu la chance de les voir trois fois en concert. Je les suis donc depuis le début, et je dois avouer que j'étais loin de m'imaginer qu'ils prendraient une telle ampleur, une telle importance dans ma vie, et qu'ils marqueraient l'histoire de la pop.

Comment j'aurais pu deviner, en écoutant If you are feeling... en 1996 qu'en 2001 ils se retrouveraient sur une scène à Belfast en train de livrer une version rageuse de I'm waiting for the man du Velvet ? J'aurais pu, j'aurais dû. D'abord Stuart Murdoch, le mélodiste surdoué du groupe n'a jamais caché son admiration pour la bande à Lou Reed, ensuite, dès leurs débuts, les Belle and Sebastian semblaient habités d'une foi inébranlable dans les saintes écritures pop et rock n'roll. Et surtout, ils ne pétaient pas plus haut que leurs culs, ce qui rendait immédiatement attachantes leurs chansons, voire plus : essentielles.

La sortie de la compilation Push barman to open old wounds (un double album rassemblant tous les ep du groupe) avait des allures de bilan, comme si les Ecossais nous disaient : "voilà ce que nous avons fait, maintenant commençons un autre chapitre". Cet album (car c'en est un, c'est bien plus qu'une compilation) ne contient que des merveilles d'écriture, des mélodies époustouflantes, absolument brillantes, tantôt gorgées de soleil, tantôt mélancoliques, et venait conclure en beauté une douzaine d'années de carrière, qui ont permis non seulement au groupe de devenir réellement culte (le mot, ici n'est pas galvaudé) mais aussi de devenir une référence incontournable en matière de pop. Désormais, lorsqu'un album pop sort, on peut jouer les snobs et balancer "pfff, c'est pas du Belle and Sebastian..." ou alors (et c'est rare en ce moment) "ouah, c'est presque aussi bien troussé que du B&S". Tout ça est parfait... enfin il manque quelque chose à ce tableau sans tache, non ? Allez cherchez bien... C'est dans le titre du post pour ceux qui ne suivent pas... Eh oui, un live !

Comme d'habitude avec la bande à Murdoch, on en a pour son argent : un double-album, encore. Un cd consacré aux fameuses Peel sessions : le son y est léché, les morceaux sont fabuleux, mais le tout est trop feutré, il manque à ce live le public, finalement. Tout sonne trop studio, trop studieux. Le deuxième cd est constitué d'un concert capté à Belfast en 2001 et là, on tient le grand live que méritait le groupe depuis longtemps et peut-être bien leur meilleur album ! Dans une ambiance survoltée, B&S enchaîne ses classiques avec morgue, fougue, classe. Pour se mettre dans l'ambiance, ils débutent par une reprise des Beatles Here comes the sun, respectueuse, donc magnifique. A chaque fois avec ce morceau, ça me fait le même coup : le soleil débarque, et accroche un sourire béat à mes lèvres. Au rayon des reprises, la version de I'm waiting for the man est proprement hallucinante, elle me met en transe, on y sent le groupe lâcher la bride, se laisser emporter et, mieux encore, dépasser par ce morceau immense, tranche de vie morveuse autrefois balancée à 300 à l'heure par un Lou Reed en manque. Et ils se tiennent là, ces Ecossais chétifs, probablement biberonnés au fish and chips à des lieues de l'univers urbain dépeint par Reed, et ils le prennent à bras le corps ce putain de morceau et ils dévastent tout sur leur passage. Et Belfast de vaciller. Le mieux dans l'histoire, c'est que les dix autres morceaux de ce concert, tous de B&S, tiennent la comparaison sans problème avec la perle Beatles et le sommet du Velvet. Tout au long du concert, on entend un groupe soudé, bourré d'humour (quand le guitariste chante be far away from my wise senorita dans une version mariachi-pop réjouissante), livrant une prestation solide, énergique. Les Ecossais forment une famille, chacun vient faire les choeurs à un moment ou un autre, on entend de la trompette, des claviers, des violons, et la magie opère, à chaque fois. Et la tracklist est hallucinante : Legal man et son côté rétro sixties psyché, le violon émouvant de The model, et l'exaltation de Dirty dream number two... Les morceaux de If you are feeling sinister sont métamorphosés sur scène, il faut entendre Me and the major avec son harmonica epileptique, et Murdoch se lâcher complètement, vociférer "he remembers all the PUNKS and the hippies too" et changer les paroles juste après ! Ouais, on le tient définitivement le grand live de Belle and Sebastian : un concert dans lequel on entend un groupe habité, heureux d'être là, et qui a un paquet de mélodies parfaites en poche. Bref, pour paraphraser l'ami Max sur Mudhoney (sans son autorisation, mais je l'emmerde, héhé) : Belle and Sebastian, je t'aime, putain je t'aime !!!



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14 mars 2009 6 14 /03 /mars /2009 22:09
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14 février 2009 6 14 /02 /février /2009 12:27

Detroit. La Motor city qui a vu la naissance des Stooges, du rock de petits blancs habités par le diable du blues, et surchauffé au métal. Lourd, des riffs comme des uppercuts. Une urgence qui balaie tout sur son passage. Quarante ans plus tard, Detroit est encore et toujours un vivier d'héritiers de cette tradition de rock puissant, mâtiné de blues, joué pieds au plancher. Pas un hasard, donc, si dans les notes (très succintes) de pochette du génialissime We came in peace de Brimstone Howl on apprend que le tout a été enregistré à Detroit. Ce disque est miraculeux. Que des types s'acharnent encore à jouer ce genre de musique, à une époque où on encense MGMT, c'est rassurant, et ça fait un bien fou, comme lorsque vous lâchez un doigt d'honneur vengeur au connard qui vient vous dire d'arrêter de picoler, de fumer ou que "merde, t'en as rien à secouer de ce qui se passe au Tibet ?!!"

L'intro de l'album est saisissante : une batterie métronomique, énorme, qui pilonne à 200 à l'heure une rythmique binaire et primaire, ahhh, putain, c'est simple le rock, et qu'est-ce que c'est bon ! Ecouter leur disque, c'est comme monter dans des montagnes russes, c'est génial et on n'a qu'une seule envie, y retourner. On navigue tout du long en territoire connu, certes, mais tout est joué avec une honnêteté désarmante : ça sent la bière, la sueur, c'est parfois psyché, parfois sombre, mais le plus souvent franchement réjouissant, avec des riffs tranchants, des guitares qui se répondent comme deux soeurs siamoises et un chanteur excellent, genre Iggy période Stooges. Brimstone Howl est un groupe qui, comme pas mal en ce moment, synthétise un nombre incroyable d'influences (ici ça va du rockab au punk, du psyché au Velvet) et balance ça les yeux révulsés, les veines tendues en un cri primal, question de vie ou de mort. Et fait que malgré tout, malgré le fait qu'on pourrait se dire qu'on a déjà entendu ça, eh ben... on n'y arrive pas.

Et les quatre gaillards sont aussi capables, dans ce maëlstrom jouissif, de glisser une ballade flippante, avec une rythmique rappelant certaines partitions de Morricone, une ambiance de nuit mexicaine sans lune, avec un chanteur qui parle plus qu'il ne chante (The world will never know le tout servi en écoute ici même !). Quoi qu'il en soit, ne vous fiez pas au titre de leur album, les Brimstone Howl ne viennent pas en paix (pour ce qu'ils en ont à secouer, de la paix), non, ils apportent le chaos, la morgue, le vice, et je ne vais pas m'en plaindre.
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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 15:49

Si j'avais suivi l'ordre chronologique, Washing machine aurait été le premier dans la liste des "disques qui ont changé ma vie". Bien-sûr, avant les Sonic Youth, j'ai dû choper un ou deux Beatles, mais ça n'avait rien à voir, les Beatles appartiennent à tout le monde, ce sont des génies universels. Leur imagerie, leur musique sont connues de tous, imprimés, qu'on le veuille ou non, dans toutes nos rétines. Et surtout, ils n'étaient plus là. Enfin, je veux dire, difficile de les voir en concert quand on a 15 piges en 1996... La rubrique "disques qui changent la vie" est, je m'en aperçois, devenue régulièrement le lieu de flashbacks sentant légèrement le renfermé, la nostalgie maladive. Mais qu'on ne me jette pas la pierre, 2008 a eu son lot de disques qui ont changé ma vie, et qui auront leur place, j'en suis sûr, dans quelques années dans cette même rubrique. Le temps fera son affaire et saura choisir les grands et reléguer les moins grands aux oubliettes, au rang des anecdotes...

Mais pour le moment, l'heure est au flashback. Sonic Youth. Washing machine. J'enclenche le mode "Grand-père Simpson" : à l'époque... euh à l'époque, rien. Nada. A la télé, Johnny, jusque là, rien de nouveau. Pour moi, la musique c'est le classique, celui de mes parents. La musique est donc sacrée. Elle est toujours associée dans mon imaginaire de gosse à quelque chose de particulièrement grave, une affaire sérieuse. Chants grégoriens, requiems, messes, j'aimais tout ça. J'aime encore d'ailleurs. Le rock, j'avais vaguement entendu parler, mais encore une fois, les seuls trucs qui me revenaient aux oreilles n'étaient que des daubes fm, et ce connard ultime qu'est Johnny, qui sacralise tout ce que j'ai toujours haï : musique, paroles, voix de merde, personnalité à gerber, à la fois beauf et réac', l'horreur. A 12 ans je le sentais déjà, et pourtant ça fait 40 ans que 60 millions de français se font berner... Passons.

Et puis, il y a eu la médiathèque, la porte de sortie de cet univers étriqué et la porte d'entrée vers de nouveaux univers musicaux... Et ce fameux Washing machine, des non moins fameux Sonic Youth. La pochette ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu jusqu'alors. Elle semblait bricolée, le cliché sorti tout droit d'un appareil jetable, pris au début d'une soirée entre potes. L'intérieur est à l'avenant, on peut voir les quatre membres de Sonic Youth (des potes à moi depuis le temps...) : soit, oyez, oyez Mister Lee Ranaldo, Mr Steeve Shelley, Mr Thurston Moore et Miss Kim Gordon.
Les clichés sont naïfs, gorgés de soleil, il s'en dégage une honnêteté à des kilomètres des horreurs pondues à l'époque. Un côté "do it yourself" que j'ai tout de suite adoré.

Même si je commençais à peine à m'intéresser au rock, et que mes connaissances dans ce domaine étaient extrêmement limitées, je savais tout de même l'importance d'un groupe comme Sonic Youth. Leur réputation était déjà énorme. D'après ce que j'avais compris, ce groupe était intouchable. Respecté par tous. Une référence. En écoutant pour la première fois leur musique avec Washing machine j'ai pu réaliser à quel point tout ça n'était pas volé. Quand j'y repense : c'est le premier disque de rock que j'ai écouté, et il y avait tout dedans : de la pop, du punk, de l'expérimentation, des mecs qui jouaient de leurs grattes d'une manière indescriptible. Ils les faisaient sonner comme personne, entre arpèges pop, dissonances, saturation. J'ai pris en pleine tronche leur musique sur ce disque : compromis parfait entre leurs expérimentations bruitistes et hypnotiques et leurs envies de mélodies pop. Là, il y avait quelque chose de terriblement novateur : ces gars faisaient de l'expérimentation un terrain de jeu, débarrassé de prises de tête esthétiques. La pop redevenait sauvage, jouée toutes guitares dehors.

Sur ce disque, il n'y a que des grands morceaux, traversés de grands moments. Sonic Youth, ce sont trois voix, celle de Thurston Moore, celle de Lee Ranaldo et celle de Kim Gordon. Chaque morceau a donc son ambiance, sur laquelle vient se poser une de ces voix. Impossible, dès lors, de s'ennuyer à l'écoute d'un disque du groupe. Ecouter Washing machine c'est s'offrir un kaléidoscope hallucinant des meilleurs musiques de la seconde moitié du XX è siècle, rien de moins. De la pop empoisonnée de la superbe et inquiétante Little trouble girl (laissée aux bons soins de miss Gordon), au punk de Panty lies en passant par le déluge de la fin de Unwind morceau dans lequel on entend un enchevêtrement génial de guitares, qui donnent l'impression d'assister au début d'un orage, avec les premières gouttes qui tombent, puis tout se fait plus violent, puis puissant, un vrai déluge sonique. Mais le morceau de bravoure reste The diamond sea, qui clôt l'album. Vingt minutes touchées par la grâce, entre rêve et cauchemar, qui nous embarque dans une odyssée homérique, dont on ressort désorienté, hébété, sans savoir réellement ce qui nous est arrivé. Un trip intense, qui brouille durablement les repères.

Après Washing machine, la messe était dite : mes classeurs se couvriraient de machines à laver griffonées au stylo bic, je chercherai toujours une Little trouble girl, ma jeunesse serait sonique. Après ça, tout a changé. Tout a pris un sens nouveau. Les Sonic Youth ont déchiré le rideau de fumée qui obscurcissait ma vision des choses
, ils m'ont montré un autre chemin, que je n'ai jamais cessé de suivre.
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9 février 2009 1 09 /02 /février /2009 19:42

Il y a quelques mois sortait le huitième volume des Bootleg series, désormais tellement fameuses qu'on peut légitimement les considérer comme une discographie bis du Zim. Ainsi, chaque volume est maintenant attendu avec autant d'impatience et de fébrilité qu'un nouvel album. On y guette les inédits, les versions live, les prises alternatives, en sachant qu'on aura droit en prime à un très bon livret et des notes de pochette intéressantes voire passionnantes. Pour moi, le Dylan de Time out of mind est au moins aussi fascinant que celui de Highway 66 revisited si ce n'est plus. L'annonce de la sortie d'un bootleg consacré à cette période m'a donc rapidement fait spéculer sur son contenu : y aura-t-il des versions alternatives de Ain't talkin' ? Combien d'inédits ? Seront-ils à la hauteur ? Et les live ?

Questions. Excitation. L'événement était de taille, tout de même : un double-album de Dylan, merde.
Et, autant le dire tout de suite, ce Tell tale signs offre de nombreux sommets dylaniens, prouvant du même coup que le bougre n'a pas laissé passer une décennie sans sortir de chefs-d'oeuvre, et que la dernière est presque aussi riche que celle qui lui colle à la peau et demeure la référence : les années 60.

Après plusieurs mois, temps nécessaire pour faire le tour des 27 titres de cette cuvée, plusieurs constats s'imposent. Dylan est un des seuls artistes qui peut se permettre de laisser de côté des morceaux absolument fabuleux lors de la sortie d'un album. Time out of mind aurait pu contenir la bouleversante Red river shore, ballade somptueuse qui chaloupe au son d'un vieil accordéon, et Marchin' to the city, non moins excellente... Il est aussi un des seuls qui peut se vanter de ne jamais sortir des morceaux faiblards lorsqu'on lui en demande un pour une bande originale de film... Il suffit de se rappeler de la géniale Things have changed du film Wonder boys. Si la plupart des films pour lesquels il signe un morceau sont loin d'être mémorables, les chansons, elles, le sont. Un exemple : écoutez Cross the green mountain, morceau écrit pour Gods and generals, et ses huit minutes de pure grâce pour vous en convaincre. (ajouté à la playlist). Le Zim est aussi un interprète incroyable, une bête de scène, capable de faire d'un morceau comme High water (for Charley Patton) un rouleau compresseur en live, alors que la version studio est pastorale, avec un banjo à tomber par terre. Il est enfin un artiste qui ne fige jamais un morceau définitivement, mais tente, cherche, travaille inlassablement les arrangements et les paroles. Ce qui rend fascinante l'écoute des prises alternatives présentes sur ce double-album. Mississippi, un des sommets de Love and theft a droit à deux versions, dont une qui me paraît supérieure à celle retenue sur l'album. Ain't talkin', si elle n'a pas tout à fait la grâce de la version de Time out of mind reste à tomber par terre, tant on y perçoit déjà, en filigrane, son aboutissement futur. Bien-sûr, je n'ai pas attendu la sortie de ce Tell tale signs pour faire ces constats. Et cela ne vous apprend pas grand chose, j'en suis bien conscient. On peut détester Dylan, pour tout un paquet de bonnes raisons (ou en tout cas de raisons recevables), mais il faudrait être foutrement de mauvaise foi pour venir dire qu'il ne sait pas écrire, chanter ou qu'il fait sempiternellement la même chose...

Soit : Dylan est un artiste complet. Heureusement, il n'est pas le seul. Pourtant, il a quelque chose que d'autres n'ont pas. Quelque chose qui fait que des mots absurdes, vidés de leur sens tellement ils sont employés, ressortent à chaque fois quand on parle de ce genre d'artiste. Vous les connaissez, non ? Monstre sacré, légende, génie, poète, révolutionnaire, visionnaire... Tous ces mots qui érigent un homme en autre chose, en surhomme, n'ayant plus grand chose à voir avec le commun des mortels. Tous ces mots qui effacent l'humanité qui se dégage d'une oeuvre pour la hisser tout là-haut, où elle ne souffrira plus aucune discussion. C'est, encore une fois, absurde. Dylan n'est pas un monstre sacré, il est simplement terriblement humain. Il se situe là, ce quelque chose en plus. Dans cette profonde humanité, de celle qui embrasse toutes les psychés imaginables : Dylan n'est personne et tout le monde à la fois. Il est l'enfoiré qui peut massacrer un de ses morceaux voire tout un concert, le salaud qui balance des horreurs à sa compagne, le vieux sage, héritier d'une mémoire ancestrale, la rock star hautaine, le folkeux timide. Cette faculté à endosser de multiples identités, à jouer d'une multitude de registres, permet également à Dylan d'abolir du même coup toute temporalité. Comme sur l'incroyable The Girl on the greenbriar shore qui vaut à elle seule l'achat du disque. On l'entend, en concert en 1992, à Dunkerque, chantant comme en 1964 une splendeur folk, un traditionnel dont les origines se perdent jusqu'au XVII e siècle, mais qui sonne presque moyen âgeux dans la mélodie. Le temps s'arrête, pendant ces deux minutes, et on ne sait plus trop où on est. Quel âge a ce chanteur ? Qui a écrit ce morceau, le sait-on ? Pourtant l'évidence nous frappe. La mélodie semble antédiluvienne, d'une évidence totale. Elle se tient là, a traversé les siècles, le temps n'a eu aucune prise sur elle.

Le temps n'a aucune prise sur Dylan.
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