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30 décembre 2014 2 30 /12 /décembre /2014 14:43

A ma soeur.

If you don't trust yourself

for at least one minute each day...   

Parfois, la vie ne tient qu'à un fil. Au coeur des réjouissances hivernales, de cette partie de l'année où la maison et la famille sont toujours un refuge chaleureux, où les illuminations me font un bien fou, un puits sans fond, un abîme peut s'ouvrir et sembler pouvoir tout engloutir. Noël dernier, tout a failli être englouti. Ma soeur. Un hôpital. Qu'est-ce qui maintient en vie, qu'est-ce qui fait tenir ?

Interpol avait sorti Turn on the bright lights dix ans avant, j'avais écouté, aimé. Et pourtant au coeur de la noël, j'ai remis la main dessus. Et ce disque a été ma bouée. Je ne pouvais plus m'en passer. J'en avais besoin, un besoin impérieux, un besoin qui n'autorise pas le manque. Il me sauvait, me maintenait en équilibre, au bord de l'abîme. Les quelques semaines suspendues, Turn on the bright lights me remplissait. Ce n'est qu'après, en y retournant, que j'ai compris pourquoi, pourquoi cette musique, ce disque. 

Turn on... est probablement un des premiers disques les plus aboutis jamais sorti. Homogène et d'une maturité incroyable. La musique qu'on y entend est profonde, puissante, lyrique, les morceaux sont excellents. Mais ça n'est pas suffisant. Il y en a beaucoup des disques comme ça. Celui-ci a quelque chose de plus. C'est dans la structure même des morceaux. Au coeur de la nuit urbaine, la guitare est la raie de lumière rouge, mince, ténue, qui fait que le morceau peut continuer, après la rage, et se relancer jusqu'à l'épuisement, comme dans Stella was a driver. Beaucoup de morceau dans l'album obéissent à ce schéma, des lignes qui semblent s'arrêter brusquement, le morceau qui paraît s'éteindre et la guitare qui continue, seule, avant d'être rejointe par les autres. J'avais besoin du disque, parce qu'il me criait que la fin n'était pas pour tout de suite, qu'au plus profond de la nuit, il y a toujours une rumeur, un mince rayon de lumière qui ne demande qu'à percer. 

Dans le dernier morceau Leif Erikson, alors que Paul Banks semble à nouveau au bout de tout, et qu'il descend dans les graves : "supposin' you don't sleep tonight", c'est encore la guitare qui déchire la nuit et Banks de retrouver l'énergie du désespoir et de chanter "my love's subliminal". Quand t'as une soeur jumelle, ça te retourne ce genre de phrase. Aujourd'hui encore, je ne peux pas écouter le morceau sans que ma gorge se serre et que les larmes montent.

 

Les choses auraient mal tourné, je ne pourrais plus écouter ce disque. Je l'ai encore écouté aujourd'hui. My love's subliminal...

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8 juillet 2014 2 08 /07 /juillet /2014 12:33

 

Pas mieux, alors pour une fois, je copie/colle une critique d'un certain Toitouvrant (m'est avis que c'est un pseudo...) :

 

"Dream Baby Dream" : un xylophone étincelle une même ritournelle et rejoint l'orgue qui sonne le ciel, tout deux en communion, dans un chant d'amour qu'Alan Vega reprend, dans l'apesanteur magique de mots doux et plein d'espoir ("Dream Baby Dream"). Cette musique chasse toute peur à jamais, pour toujours. Elle devrait être passée en boucle dans les HP. 

Martin Rev ne lave plus les os de Frankie Teardrop. Le rythme robotique n'est plus autiste mais s'amuse maintenant avec des lignes, des lignes mélodiques qui se croisent et forment ensemble un dessin. S'en dégage un exotisme urbain, parfois même montrant du doigt une plage de sable cheyenne depuis son trottoir. Le régime punk pain-bière-foutre accorde des interludes de coloriage. 

Vega, sur le sable, poursuit ses complaintes, prie le fantôme de Morrison, joue à chat avec le jeune Iggy dans un délire rockabilly intemporel sous Lexomil (il est fascinant d'entendre l'inertie qui prend possession de ce chanteur génial. Il témoigne d'un feedback qui le tord tout entier, répond à ses propres chant, dans un dialogue infini, avec ses ruptures, ses temps morts : étrange respiration qui ne respire qu'elle même).

Suicide a mis du lait dans son acide, vous l'aurez goûté. Le sang reste en fond mais un effet lacté donne un rendu plus léché. On évite les éclaboussures passées, on croiserait presque les bras autour d'un bol sans se soucier d'un éventuel court-jus. 

Ca n'est pas pour autant un retournement de veste. L'heure n'est pas aux Weetabix. C'est juste que la langue s'affine, goûte à d'autres éclairages, gagne en corps. L'apport de chair exotique, plus proche maintenant de la mangue que de la plaie, même s'il trahit un kitsch naissant (qui gonflera), ne dénature pas pour autant l'énergie du groupe. C'est une énergie moins anarchique, plus feutrée, et du coup plus enveloppante, comme de la fourrure et du champagne.

 

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3 mai 2013 5 03 /05 /mai /2013 20:30

http://www.projectbluefoot.com/wp-content/uploads/2009/06/erinpatton-mosdef.jpg

Black on both sides brille d'un éclat rare, et est guidé par une intelligence toujours en éveil, prête à accueillir des sonorités au spectre incroyablement large (soul, hip hop, jazz, rock). Cet éclat qui frappe l'oreille et la rétine (nombreuses images apparaissent à l'écoute - Brooklyn écrasé de chaleur, un métro urbain déserté...) provient d'un agencement millimétré de samples précis, terriblement évocateurs (la guitare solitaire et mélancolique de Speed law doublée par un clavier fantômatique), et du sens inné de Mos Def de capturer sa vie, de l'encapsuler en musique.

 

Plein comme un oeuf, cet album ne souffre pourtant d'aucune longueur, d'aucune faiblesse. Chaque morceau fourmille de détails qui ne demandent qu'à être découverts à chaque nouvelle écoute, formant ainsi une mosaïque incroyablement fine et qui, une fois le disque connu intimement, forme un tout absolument fascinant et cohérent.

 

Le début du disque est placé sous le signe du tribal, de la recherche rythmique et, bien sûr, puisqu'on est dans un disque hip hop, du "crew" et de Brooklyn, le quartier de Mos Def. Puis très vite intervient un clavier vintage du plus bel effet, et le mélange prend : synthèse parfaite entre le flot de Mos Def, le groove tribal, la soul et le jazz.

 

Mos Def invente le hip hop onirique, ses samples agissent comme de l'impressionnisme, par petites touches (la basse soyeuse, ronde, les claviers jazzy qui s'enroulent sur la merveille qu'est Umi says).Mos Def cherche et invente en permanence sur ce disque.

 

 


 

Autre sommet : Rock n' roll. Morceau ahurissant qui commence par un Mos Def au ton posé, murmurant l'histoire de ses parents (I am, yes i am the descendant of the builders of your streets), l'atmosphère est sombre, tendue, et Mos Def de balancer ses paroles incroyables :

 

I said, Elvis Presley ain't got no soul (huh)
Chuck Berry is rock and roll (damn right)
You may dig on the Rolling Stones
But they ain't come up with that style on they own (uh-uh)

 

et puis la tension éclate en punk abrasif, littéralement hurlé jusqu'à extinction des cordes vocales. Uppercut dont je ne me suis pas encore remis.

 

Black on both sides, en effet, mais il y a quand même de la lumière, et la puissance du disque est de la faire jaillir, Mos Def nous fait voir ce que c'est que la lumière qui traverse Brooklyn, l'après-midi.

 

Cet album est hallucinant de maîtrise et d'intelligence. Il contient des morceaux tubesques (New world water, par exemple, qui est en plus un brulôt politique sur l'eau et sa privatisation), et des chansons magnifiques (Umi says, mais pas seulement), il contient de la soul, un flot hip hop fabuleux, du jazz.... Un disque-somme, un chef-d'oeuvre, assurément. Thanks, Mos.

 

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29 août 2010 7 29 /08 /août /2010 12:30

 

On pourrait se lover dans ce disque, comme on le ferait par un après-midi - pluvieux ou non - au creux d'un oreiller familier. Tout y semble tellement parfait, la trompette de Chet, les standards choisis... Les musiciens jouent avec délicatesse, mais sans tomber non plus dans une joliesse niaise ; un soin quasi maladif pourtant peut s'entendre dans chaque note jouée, chaque fin de morceaux avec les dernières grappes de notes célestes, comme pour bien faire comprendre que - tout de même - ici tout se joue à un niveau stratosphérique. On pourrait... sauf que derrière ce perfectionnisme discret, derrière ces chansons d'amour, et dans la voix de Chet Baker s'insinuent un malaise, un poison, d'autant plus puissants qu'ils se parent des plus beaux atours. La trompette est légère, elle pourrait presque paraître espiègle ou sautillante parfois, quant au chant de Chet Baker, il est la douceur même. Mais tout, dans cet album, ne parle que d'amours déçues, de solitudes amères, ou de désastres à venir.

 

Le morceau-phare du disque, My funny valentine, apparaît comme l'ultime tentative de garder éternellement l'insouciance, la jeunesse. "But don't change your hair for me, not if you care for me, stay little valentine, stay". Capturer ce qui par essence n'est beau que dans l'éphémère, faire durer ce qui ne peut durer. Bien évidemment, c'est un coup à se cramer les ailes. Ce morceau a pris trop de place, Chet Baker en a livré une version absolue, définitive, et My funny Valentine a occulté le reste. Pourtant, The thrill is gone, qui vient vers la fin du disque et un peu après My funny Valentine synthétise le mieux l'album.  Baker n'avance plus masquée derrière une légereté de façade : cette chanson glace immédiatement comme lorsque, dans un éclair de lucidité, on s'aperçoit qu'on disparaîtra un jour. Cette fois, le doute n'est plus permis : à aucun moment dans le disque nous n'avons été face à une mélancolie langoureuse, paresseuse, qu'on recherche parce qu'on trouve terriblement romantique de se sentir le plus triste du monde. Ce sentiment tellement adolescent. Non, là, le frisson est vraiment parti, l'amour n'est plus que cendre, la jeunesse aussi. Chet ravale des sanglots, sa voix se fait plus grave et le morceau sonne comme une marche funèbre, "les nuits sont froides car l'amour est vieux". Que veut-il nous faire comprendre ? Qu'il n'y aurait qu'une forme d'amour pur, celui des débuts, des premiers étés, des premières expériences et que le temps ne peut que le ruiner ? Est-ce d'avoir couru après cette pureté de l'expérience sans jamais la retrouver qui l'a rendu aussi malheureux ? Ou sa Valentine a-t-elle changé de couleur de cheveux ? Avec ce morceau, Chet Baker nous livre peut-être les clés de son destin, celui d'un type en quête d'absolu qui n'aura pu que constater, amer et bouffi d'alcool que le frisson premier n'est que feu de paille. La plupart des gens s'en accomodent, Chet Baker n'aura pas su s'y résoudre.C'est ce qui fait toute la noirceur de The thrill is gone, c'est ce qui empoisonne Valentine, condamnée à ne demeurer qu'une image à jamais figée dans le temps, c'est ce qui fait de la voix de Baker une morsure plus qu'une caresse.

 

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15 mai 2010 6 15 /05 /mai /2010 17:37
texas-jerusalem.jpg

The Texas-Jerusalem crossroads est une anomalie et une énigme. Anomalie car sorti à une époque qui a oublié le sacré, le mystique, l'ascèse et l'extase, et à un moment de l'histoire de la musique où le rock simple et efficace bouclé en trois minutes reprenait ses droits et sa place en tête d'affiche. Enigme, car unique oeuvre des Lift to Experience, comme une étoile filante jaillissant au plus noir de la nuit et qui continue à éclairer longtemps après son passage. Je n'ai jamais percé les mystères de ce double-album, je n'en ai pas envie, pas besoin, car c'est précisément ses zones d'ombre, ses images hallucinatoires, son mysticisme revendiqué qui en font une oeuvre aussi puissante. Je ne peux que me borner à décrire ce que je ressens à chaque écoute, en essayant d'être le plus précis possible.

 

Lorsque j'étais gosse, j'étais fasciné par le bruit des trains qui passaient à quelques kilomètres de chez moi. Le soir tombé, le silence envahissait le lotissement et s'étendait à la ville plus bas, et ce bruit merveilleux me parvenait dans toute sa pureté, sa profondeur, charriant un flot d'émotions sur lesquelles je n'arrivais pas à mettre de noms. Kerouac, Morrissey (and when a train goes by it's such a sad sound) y arrivaient sans mal, eux. Lift to Experience est le seul groupe capable de sonner comme un train, juste avec un traditionnel guitare-basse-batterie. Ils en ont capturé l'essence-même, tous ses non-dits, et tout ce qu'un train peut véhiculer comme images, comme symboles contradictoires, comme destins opposés. Et bien-sûr toute la mythologie qui accompagne les trains : le déracinement, les départs, les longues plaines désertes et poussiéreuses, l'horizon immense. Peut-être que j'hallucine (c'est le but du disque) mais j'ai l'impression, lorsqu'ils nous font traverser leurs tempêtes électriques, que la voix de Josh Pearson s'est tue, et que la batterie cogne à intervalles réguliers, qu'ils ont dû écouter des trains à longueur de nuits blanches et que ces trains passaient à la même distance que ceux que j'ai moi-même entendus, enfant.

 

Josh Pearson, chanteur du groupe, nous embarque avec ses deux acolytes dans une longue histoire ("this is the story of three texas boys" commence-t-il dès l'ouverture du disque) influencée par les textes bibliques. Histoire d'apocalypse, de terre promise, d'anges et de démons, de péché et de rédemption. Les trois musiciens font danser la poussière, rugir les trains, descendre les anges, parfois Pearson murmure dans les aigus et sa voix est la plus pure que j'ai jamais entendue, d'une précision et d'une délicatesse infinies, et on sent que le type est un illuminé, un vrai, au sens propre du terme : il a vu la lumière, il a été touché. Peut-être a-t-il été lavé de tous péchés par un évangéliste à la longue robe immaculée dans une rivière du Texas. Peut-être pas. En tout cas il ne fait aucun doute, à l'écouter chanter, que Pearson est tout entier tourné vers sa mission, et qu'il est d'une sincérité et d'une foi absolues et inaltérables. La musique de Lift to Experience est magnifique, il ne faut pas s'y tromper. Derrière la puissance sonique, derrière la batterie qui cogne, tout, absolument tout, est tourné vers la beauté. De la saturation naissent des scintillements, des poussières d'étoiles, et les trois compères de chercher inlassablement le divin, le sacré, la pureté. 

 

Disque conceptuel, ambitieux, The Texas Jerusalem... évite pourtant tous les écueils de ce genre d'albums, car le message délivré par Pearson est d'une honnêteté totale. Il n'essaye pas d'épater son monde en étalant sa virtuosité (vocale et instrumentale). Tout ce qu'il joue et chante obéit à un dessein supérieur. "We're singing this song because we have to not because we want to". Cette phrase répétée par Pearson plusieurs fois dans Down with the prophets est une profession de foi. Leur musique est belle, fascinante, enivrante, et elle échappe à la raison parce qu'elle dépasse leurs auteurs, parce qu'elle doit exister, quel que soit le médium. Les trois texans ne sont que des réceptacles et des messagers d'une parole sacrée. Je vois et j'entends d'ici les cyniques. Je ne suis pas spécialement une grenouille de bénitier. Et je me contrefous de la volonté divine. Mais Pearson aujourd'hui, à l'image de Bach en son temps, et de Cash dans le sien, me dévaste, me bouleverse et m'impressionne. Ces gars qui ont mis leur talent au service d'un truc qui les dépasse et qu'ils mettent au-dessus de tout. Leur art n'en devient que plus touchant et gagne en humilité. Et, pour peu qu'on s'y plonge, qu'on fasse cet effort - car cela demande un effort -, ils nous font entrevoir un peu de cette illumination.

 

Alors, depuis presque dix ans, j'écoute régulièrement cette grande oeuvre, imposante, qui force à l'ascèse, comme lors de ces longs passages instrumentaux, où tout se fait plus sec, désert, poussière et la guitare de Pearson qui égrène des notes qui semblent venir du fond de la nuit. Je l'écoute aussi pour l'extase que provoquent certains passages, comme cet incroyable choeur a capella dans lequel se démultiplie la voix de Pearson, à la fin du premier disque, et que la lumière perce à travers les nuages comme il le chante si bien : "when that light breaks trough the clouds, we're all gonna sing and we're all gonna shout", ou lorsque, de sa voix aiguë, il survole l'apocalypse instrumentale pour livrer une mélodie sublime et intouchable. Je l'écoute pour ses moments furieux, où les instruments se déchaînent, me vrillent les tympans, font tomber la foudre et rugir le vent. Je l'écoute car peu de disques sortis dans les années 2000 n'ont cette force, cette absolue honnêteté. Parce qu'on nous prive de ça à longueur de journées, parce que ce n'est pas raisonnable. Parce que le sacré a disparu, et qu'on erre comme des cons avec des ipod et des mp3. Parce qu'à chaque fois je ressens physiquement cette musique autant que spirituellement. Je l'écoute pour être illuminé.

 

Le disque se termine par ces mots, murmurés par Josh T. Pearson sur une mélodie à pleurer de grâce : "follow me over the Jordan, across the desert sand, follow over Israel into the promised land, follow me over the Jordan, across the desert sand, follow me into Texas, into the Promised Land". Le suivre, partir, tout laisser le temps d'un disque, l'illumination est à ce prix. Mais ce qu'il y a au bout n'en a pas.

 

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7 août 2009 5 07 /08 /août /2009 16:19

De toute l'oeuvre de Neil Young, de toute cette immense discographie traversée d'orages électriques et de légères brises, qui navigue entre pastorales et cheval fou, qui console souvent, tout autant qu'elle ravive la flamme rock n'roll en chacun de nous, et qui redonne aux mots liberté, intégrité, honnêteté leurs lettres de noblesse, pourquoi celui-là, pourquoi Greendale ? Je me souviens d'étés à la rivière où After the goldrush me semblait aussi évident et vital que l'eau qui coule, je me souviens des décharges électriques qui s'insinuaient dans mon cerveau à l'idée d'une Cinnamon girl, et des envies de se ranger tranquille à la campagne quand vient le temps des moissons... Pourtant, Greendale m'est apparu comme le disque de Neil Young qui a changé ma vie. Je ne saurai dire pourquoi. C'était de l'ordre de l'évidence, et ça ne souffre aucune discussion, aucune analyse.

Greendale est objectivement trop long, répétitif, chaque morceau aurait pu être raccourci de moitié. Et pourtant ce disque me fascine. Certainement parce qu'il raconte une histoire, et que j'adore les histoires. Neil Young invente une petite ville, Greendale, et raconte l'histoire d'une famille (le grand-père, la grand-mère, enfants et petits enfants...). Concept album ? Oui, mais, dans le cas de Young, pas de quoi s'affoler. Rien de grandiloquent ici. On n'est pas chez les Who, ou Pink Floyd... Humilité semble avoir été le maître mot. Pas de grands messages (tout juste des trucs un peu bateau, usés jusqu'à la corde - il faut sauver la terre et faire ce qu'on peut avec amour et affection, mmm, rien de bien transcendant), le Loner nous parle d'une famille lambda, humble, donc, mais il n'en dégage aucun pathos. Il raconte, tout simplement, sans juger mais avec un vrai amour de ses personnages.

La musique renoue avec l'urgence du Crazy Horse, le son est brut, la batterie claque comme si elle était enregistrée dans un local minable avec un micro qui l'est tout autant... Et ça fait du bien. La structure de certains morceaux de bravoure du disque
(comme le fabuleux Grandpa's interview) emprunte au Jazz : un thème au début, de longs passages improvisés, puis retour du thème, ce qui agit comme une madeleine de Proust... Il nous a embarqué si loin le père Young, que lorsque le thème revient, on s'aperçoit qu'on était vraiment à Greendale... Eh oui, ça rappelle Cowgirl in the sand, tout ça... Bon, il est vrai que sans parler anglais, l'album perd un peu de son aura étant donné que chaque morceau est à considérer comme un chapitre d'une histoire.

J'ai achété le disque à sa sortie en 2003 et il était accompagné d'un dvd, mais pour une fois (chez Neil Young comme chez les autres) ce n'était pas un attrape-nigaud. Le Loner a eu la bonne idée d'y inclure un concert solo acoustique à Vicar St en Irelande, tout Greendale seul, entrecoupé d'explications sur la création de cet univers et sur les personnages eux-mêmes. Ainsi, j'avais dans le même objet les deux facettes de Neil Young : acoustique et électrique. Et surtout Greendale abordé de deux manières : comme une histoire bouillonnante et violente de paumés magnifiques menée tambour battant par le Crazy Horse en grande forme, même si la puissance du groupe est ici canalisée, et fait plutôt penser à un road trip, l'impression d'entrer dans l'album comme on se lance pour un long voyage en voiture, fenêtres ouvertes et soleil pour tout horizon. Les rythmiques répétitives sont comme les marques blanches au sol. J'ai beaucoup écouté ce disque en voiture, seul, avec la vie de Greendale dansant devant mes yeux ; ou alors comme une histoire chantée au coin du feu, une histoire intemporelle, mais définitivement terminée alors que les chevauchées de la version électrique donnent le sentiment que l'histoire se joue sous nos yeux, avec une urgence et une intensité qui débordent et se glissent dans la moindre inflexion de la voix de Neil Young/Grand Pa ou du moindre solo du loner.

A l'urgence répond le pastoral, le posé, soit l'histoire s'écrit soit elle est déjà de l'ordre du mythe, du conte, et rejoint ce qui doit se transmettre en dépit de tout. Alors la question n'est même plus de savoir pourquoi ce Greendale mais plutôt comment diable Neil Young arrive-t-il à être aussi brillant dans ces deux registres, avec la même histoire ?
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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 14:45

Quand j'étais gosse et que j'entendais les opéras qu'écoutaient mes parents, je les trouvais maniérés, longs, bref, insupportables. Ceux de Mozart avaient toujours un air ou deux fantastiques (et archi-connus), mais le reste me passait au-dessus, quant aux récitatifs... à écouter à la maison, sans livret sous la main, c'est assez pénible. J'ai donc tout naturellement laissé de côté cette musique, et ce pendant une bonne dizaine d'années. Et puis, le cinéma et notamment la trilogie du Parrain de Coppola m'a amené à avoir envie de m'y remettre. A force de lire que ces films fonctionnent comme des tragédies shakespeariennes, j'ai lu du Shakespeare, à force de lire qu'ils fonctionnent comme des opéras, je me suis mis à l'opéra. Merci Francis F. J'ai donc demandé à mon frère quel était son opéra favori, celui qu'il aimait le plus écouter, et jouer. Il m'a répondu sans la moindre hésitation : Madama Butterfly de Giacomo Puccini, en me prêtant la version dirigée par Lorin Maazel, avec Placido Domingo et surtout, surtout, Renata Scotto. Par la suite, je me suis acheté la version avec la Callas, qui est nettement moins bonne, pour finalement me faire offrir l'intégrale des opéras de Puccini, et enfin retrouver la version avec Scotto. Et voilà : la musique classique, c'est rapidement le calvaire : non seulement c'est un dédale fascinant d'oeuvres, d'époques, mais c'est encore un casse-tête : quelle version préférer ? Celle-ci surclasse-t-elle celle-là ? Jusqu'à preuve du contraire, il n'y a qu'une version de Sergent Pepper. Mais combien du Requiem de Mozart ? En écoutant d'abord la version de Butterfly de mon frère, puis ensuite celle avec la Callas, j'ai ressenti une succession de petites trahisons : de tempos différents, moins de grâce dans le chant, des choeurs moins aériens, j'étais agacé. Le plus incroyable étant que j'aurais découvert cet opéra en commençant par la Callas, je l'aurais trouvé tout aussi fantastique. J'imagine alors ce que j'aurais éprouvé en le rédécouvrant avec Renata Scotto, ça aurait été tellurique. Première leçon à méditer : toujours faire attention aux versions des oeuvres. Ce qui ajoute une difficulté supplémentaire à un autodidacte.

Je mets donc le disque et je me retrouve immédiatement propulsé dans un maëlstrom de cordes qui va crescendo. Bien joué Giacomo, pour capter l'attention, difficile de faire mieux. Et me voilà dans un Japon fantasmé, tant musicalement que culturellement. L'histoire est simple : Pinkerton, un militaire américain épouse Butterfly, puis s'en va, lui laissant un enfant. Elle l'attend, toujours amoureuse, mais lorsqu'il revient, le goujat s'est remarié. Butterfly, anéantie, se suicide. Rideau. Une bonne tragédie classique en somme, dans laquelle les sentiments sont exacerbés et la tension palpable. Les thèmes sont fabuleux, et les relectures que le compositeur en fait tout au long de l'opéra sont impressionnantes.

Aucun temps morts dans cette oeuvre traversée de thèmes tour à tour bouleversants (les deux arias de Butterfly, celui du deuxième acte, qui reprend plus douloureusement le plus connu du premier acte), astucieux (l'enchâssement de l'hymne américain, pour évoquer Pinkerton), puissants...

Je me replonge souvent dans cet opéra, même si ça prend du temps et demande de la concentration. Presque trois heures tout de même. Mais le jeu en vaut toujours la chandelle, car ça me fait le coup à chaque fois, les images se bousculent dans le cerveau, les poils se hérissent lorsque la tension éclate, et bien-sûr, chaque écoute me fait découvrir un passage qui m'avait échappé ou que je croyais connaître et qui se révèle sous un autre jour.

La force de cette oeuvre, qui me fait y revenir très régulièrement, se situe dans ce lyrisme qui n'a pas peur de basculer dans le grandiloquent, et qui n'y tombe bien sûr jamais. Puccini semble comprendre parfaitement les espoirs et la douleur de Butterfly quand il écrit sa partition. Et touche à l'essentiel, de sorte qu'on puisse ne rien connaître au livret et être submergé d'émotions à l'écoute des grands thèmes, qui trouvent une résonnance universelle. Madama Butterfly aura donc été ma porte d'entrée dans l'univers des opéras, Puccini en a écrit tellement, rien que lui, et de si bons, que je n'en ai quasiment écoutés que de lui. Et cela m'a aussi imposer une manière différente d'écouter de la musique, quand je mets Butterfly, je dois bien avouer qu'il est rare que je puisse l'écouter en entier, d'une seule traite. Drôle de monde, non ? On n'a même plus le temps d'écouter un opéra en entier, soit le téléphone sonne, soit il faut sortir pour chercher quelque chose, bref. Alors quand je sais que je pourrais aller au bout, ça signifie beaucoup et surtout quelque chose d'essentiel : une victoire sur le temps. Madama Butterfly est intemporel et nécessite du temps. L'expérience est physique autant que psychologique et la fin bouleversante vient porter un ultime coup laissant abasourdi, vidé, mais heureux d'avoir fait le voyage. Un voyage au long cours, nécessaire, traversé des notions les plus essentielles (la fidélité, la dignité, la filiation...), un voyage confisqué aux cadences infernales à l'oeuvre dans ce bas monde. J'espère pouvoir, de nombreuses fois encore, dérober trois heures pour sentir dans les moindres notes chantées par Butterfly, ses attentes, ses espoirs, et jusqu'au sabre qui lui ôte la vie, à la fin, car : "
celle qui ne peut vivre dans l’honneur, meurt avec honneur".


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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 15:49

Si j'avais suivi l'ordre chronologique, Washing machine aurait été le premier dans la liste des "disques qui ont changé ma vie". Bien-sûr, avant les Sonic Youth, j'ai dû choper un ou deux Beatles, mais ça n'avait rien à voir, les Beatles appartiennent à tout le monde, ce sont des génies universels. Leur imagerie, leur musique sont connues de tous, imprimés, qu'on le veuille ou non, dans toutes nos rétines. Et surtout, ils n'étaient plus là. Enfin, je veux dire, difficile de les voir en concert quand on a 15 piges en 1996... La rubrique "disques qui changent la vie" est, je m'en aperçois, devenue régulièrement le lieu de flashbacks sentant légèrement le renfermé, la nostalgie maladive. Mais qu'on ne me jette pas la pierre, 2008 a eu son lot de disques qui ont changé ma vie, et qui auront leur place, j'en suis sûr, dans quelques années dans cette même rubrique. Le temps fera son affaire et saura choisir les grands et reléguer les moins grands aux oubliettes, au rang des anecdotes...

Mais pour le moment, l'heure est au flashback. Sonic Youth. Washing machine. J'enclenche le mode "Grand-père Simpson" : à l'époque... euh à l'époque, rien. Nada. A la télé, Johnny, jusque là, rien de nouveau. Pour moi, la musique c'est le classique, celui de mes parents. La musique est donc sacrée. Elle est toujours associée dans mon imaginaire de gosse à quelque chose de particulièrement grave, une affaire sérieuse. Chants grégoriens, requiems, messes, j'aimais tout ça. J'aime encore d'ailleurs. Le rock, j'avais vaguement entendu parler, mais encore une fois, les seuls trucs qui me revenaient aux oreilles n'étaient que des daubes fm, et ce connard ultime qu'est Johnny, qui sacralise tout ce que j'ai toujours haï : musique, paroles, voix de merde, personnalité à gerber, à la fois beauf et réac', l'horreur. A 12 ans je le sentais déjà, et pourtant ça fait 40 ans que 60 millions de français se font berner... Passons.

Et puis, il y a eu la médiathèque, la porte de sortie de cet univers étriqué et la porte d'entrée vers de nouveaux univers musicaux... Et ce fameux Washing machine, des non moins fameux Sonic Youth. La pochette ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu jusqu'alors. Elle semblait bricolée, le cliché sorti tout droit d'un appareil jetable, pris au début d'une soirée entre potes. L'intérieur est à l'avenant, on peut voir les quatre membres de Sonic Youth (des potes à moi depuis le temps...) : soit, oyez, oyez Mister Lee Ranaldo, Mr Steeve Shelley, Mr Thurston Moore et Miss Kim Gordon.
Les clichés sont naïfs, gorgés de soleil, il s'en dégage une honnêteté à des kilomètres des horreurs pondues à l'époque. Un côté "do it yourself" que j'ai tout de suite adoré.

Même si je commençais à peine à m'intéresser au rock, et que mes connaissances dans ce domaine étaient extrêmement limitées, je savais tout de même l'importance d'un groupe comme Sonic Youth. Leur réputation était déjà énorme. D'après ce que j'avais compris, ce groupe était intouchable. Respecté par tous. Une référence. En écoutant pour la première fois leur musique avec Washing machine j'ai pu réaliser à quel point tout ça n'était pas volé. Quand j'y repense : c'est le premier disque de rock que j'ai écouté, et il y avait tout dedans : de la pop, du punk, de l'expérimentation, des mecs qui jouaient de leurs grattes d'une manière indescriptible. Ils les faisaient sonner comme personne, entre arpèges pop, dissonances, saturation. J'ai pris en pleine tronche leur musique sur ce disque : compromis parfait entre leurs expérimentations bruitistes et hypnotiques et leurs envies de mélodies pop. Là, il y avait quelque chose de terriblement novateur : ces gars faisaient de l'expérimentation un terrain de jeu, débarrassé de prises de tête esthétiques. La pop redevenait sauvage, jouée toutes guitares dehors.

Sur ce disque, il n'y a que des grands morceaux, traversés de grands moments. Sonic Youth, ce sont trois voix, celle de Thurston Moore, celle de Lee Ranaldo et celle de Kim Gordon. Chaque morceau a donc son ambiance, sur laquelle vient se poser une de ces voix. Impossible, dès lors, de s'ennuyer à l'écoute d'un disque du groupe. Ecouter Washing machine c'est s'offrir un kaléidoscope hallucinant des meilleurs musiques de la seconde moitié du XX è siècle, rien de moins. De la pop empoisonnée de la superbe et inquiétante Little trouble girl (laissée aux bons soins de miss Gordon), au punk de Panty lies en passant par le déluge de la fin de Unwind morceau dans lequel on entend un enchevêtrement génial de guitares, qui donnent l'impression d'assister au début d'un orage, avec les premières gouttes qui tombent, puis tout se fait plus violent, puis puissant, un vrai déluge sonique. Mais le morceau de bravoure reste The diamond sea, qui clôt l'album. Vingt minutes touchées par la grâce, entre rêve et cauchemar, qui nous embarque dans une odyssée homérique, dont on ressort désorienté, hébété, sans savoir réellement ce qui nous est arrivé. Un trip intense, qui brouille durablement les repères.

Après Washing machine, la messe était dite : mes classeurs se couvriraient de machines à laver griffonées au stylo bic, je chercherai toujours une Little trouble girl, ma jeunesse serait sonique. Après ça, tout a changé. Tout a pris un sens nouveau. Les Sonic Youth ont déchiré le rideau de fumée qui obscurcissait ma vision des choses
, ils m'ont montré un autre chemin, que je n'ai jamais cessé de suivre.
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12 août 2008 2 12 /08 /août /2008 17:22


Je devais avoir 16 ans. J'étais à Dijon, il faisait beau, j'étais dans un bus avec sous le bras un disque qui me faisait saliver depuis un moment, le premier album des Stone Roses. Il avait déjà un goût d'été ce disque, il sentait la pop, la légèreté, une certaine forme d'arrogance juvénile aussi (ah ces britons). Je m'étais empressé de déchirer le plastique (si quelqu'un arrive à faire ça rapidement et sans perdre son sang-froid, qu'il me fasse signe...) et je scrutais la pochette. Je savais déjà que les citrons étaient un clin d'oeil à mai 68, et d'une manière générale à toutes les émeutes urbaines (le citron étant utilisé pour freiner les effets des gaz lacrymongènes), je savais aussi que c'était John Squire le guitariste qui avait peint la pochette (le garçon a été marqué par Pollock à vie visiblement...). Je savais surtout que ce premier album avait été leur seul coup d'éclat, et que le second (The second coming) n'était pas du même niveau et que le groupe avait explosé ensuite.

J'ai donc acheté l'album 8 ans après sa sortie en 1989. A l'époque il venait réveiller une Angleterre engluée dans les synthés, la sinistrose new wave, et la médiocrité des années 80. Quatre jeunes branleurs de Manchester débarquaient avec la ferme intention de redonner ses lettres de noblesse à la pop, avec une envie et un talent ahurrissants. Et des fringues bagguy. Et des litres de peinture. Et un guitariste génial, et un batteur extra-terrestre. 1989, il était temps. Commencées avec Joy Division, les années 80 pouvaient enfin laisser place à la lumière, à des mélodies pop. On pouvait de nouveau renvoyer les punks dans les cordes et hurler son amour des Beatles, des Stones et des Beach Boys. Soit. Au moins on se ferait moins chier que devant la coupe improbable de Robert Smith ou des trucs du style Depeche mode. Mais là où les Stone Roses ont été forts, c'est qu'ils n'ont pas fait un revival de plus. Leurs mélodies et harmonies vocales ont été boostées par un groove hallucinant, servi par une ossature basse-batterie énorme. Du caviar pour John Squire, guitariste élégant et inspiré qui envoie chaque morceau un peu plus loin vers la perfection pop.

Alors, voilà. J'ai 16 ans, et j'entends ces guitares cristallines, ces mélodies tombées d'un paradis pop inaccessible, le tout sur un rythme d'enfer. L'âge idéal. Et en plus, c'est l'été. Qu'on se rassure, The Stone Roses se déguste à n'importe quel âge et à n'importe quelle saison. Il vous transportera simplement illico sous un ciel bleu, et vous donnera l'impression béate d'avoir à nouveau 16 ans.

I wanna be adored ouvre l'album et le titre résume tout. Ces gosses veulent être adorés. Tout simplement. Mais sans faire la pute. Ils veulent être adorés pour ce qu'ils sont. Ils veulent une reconnaissance de leur talent, de leur univers, mélange de pop, de groove, de psyché, de Pollock et de fumette. Ils veulent mettre l'Angleterre à genoux, et savent qu'ils y parviendront. L'album ne contient que des grands morceaux, qui ont l'évidence de ce qui a été créé dans l'urgence, dans une sorte de bouillonnement adolescent que rien ne peut endiguer. Ces mecs là étaient tout bonnement sur un nuage. Et ils ont fait grimper dessus tous ceux qui ont écouté les fantastiques Waterfall, Bye bye Badman, This is the one.

Personnellement, je n'en suis pas encore redescendu.

Waterfall en vidéo :


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26 juillet 2008 6 26 /07 /juillet /2008 15:33


Time out of mind. Le temps. Probablement la notion clé de l'oeuvre dylanienne. Peut-être est-il le seul artiste à avoir su se jouer du temps, à lui avoir fait la nique. Forever young. Toujours à contre-temps. Ou peut-être évolue-t-il simplement dans un temps toujours différent du nôtre. Lorsqu'est sorti cet album, en 1997, Dylan est depuis longtemps relégué au rayon des souvenirs, des légendes. Il a ruiné son retour en grâce rapidement, en sortant Under the red sky immédiatement après le très réussi Oh mercy, et s'est fait oublier, comme à son habitude. Le temps s'écoule donc sans lui. A une vitesse qui n'est plus la sienne. "Yesterday everything was goin' too fast, today it's movin too slow" chante le Zim dans Standing in the doorway. Tout s'est ralenti pour lui, alors que le monde continue sa course folle. Incapable d'aller au même train que les autres, soit c'est trop rapide, soit c'est trop lent. Pourtant, à sa sortie, Dylan récolte toutes les louanges et redevient l'artiste incontournable, dépassant une fois encore son statut de légende vieillissante pour être à nouveau, et assez paradoxalement en 1997, de son temps. Time out of mind débarque donc, rempli de vieux blues, de longues ballades, avec un chanteur à la voix de canard fumeur de Gauloises et buveur de  Whisky en plein milieu de l'apogée du Trip Hop, et de la sophistication d'un Ok computer. Dix ans après, entre ces deux titres d'album, on se rend compte qu'il y a tout un monde, et en ce qui me concerne, il n'y pas photo pour savoir quel disque a le meilleur titre...


Très jeune j'ai été fasciné par les titres de chansons de Bob Dylan, titres que je retrouvais dans des articles ou en fouillant dans les bacs des disquaires. It takes a lot to laugh, it takes a train to cry, As I went out one morning, Motorpsycho nightmare, quasiment tous ces titres laissaient entrevoir des univers riches et profonds, enveloppés de mystères, et bordel qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire "It takes a train to cry" ? Time out of mind est certainement le plus beau titre jamais trouvé par Dylan pour nommer un de ses albums. Il a la concision d'un vers de haïku, et surtout, sied à merveille à la musique du disque.

Dans cet album, on entend un Dylan fatigué, guetté par la mort, mais qui continue inlassablement sa route, parce qu'il n'y a rien d'autre à faire. Les mots claquent et tapent là où ça fait mal, et comme à chaque fois, la diction unique de Dylan fait le reste. Il sait exactement comment lancer les mots. Il traîne là où il faut, accélère pile au bon moment, peut marmonner ou se montrer aussi clair qu'un Sinatra... Aux visions rimbaldiennes des sixties ont succédé des visions post apocalyptiques, en témoigne l'ouverture du disque et cette phrase "I'm walkin', through streets that are dead". Les paysages sont vides et désôlés, mais quelqu'un, une fille évidemment, accompagne toujours Dylan qui ajoute "walkin' with you in my head". Et voilà : dès les deux premières phrases il résume les deux axes de ce disque incroyablement homogène : la solitude et l'amour. Love sick, le titre qui ouvre l'album est une sorte de longue ballade morne, dans laquelle Dylan se dit à la fois malade et fatigué d'amour, et pourtant toujours amoureux. La rancoeur naît de la passion "i wish i'd never met you" chante-t-il fatigué. Les arrangements sont discrets, le morceau est nu, décharné, comme vidé de sa substance, et dans ce désert subsiste la voix de Dylan, qui en est réduit à entendre des voix "did I hear someone tell a lie ?" ou à avoir des visions "I see silhouettes in the window", et le temps, encore lui, fait son office : "I hear the clock tick". Tout a beau être vide, de sens et d'êtres, l'horloge continue ses tours et le silence est habité de fantômes "sometimes, the silence can be like the thunder". Ce sentiment d'abandon, de perte, de solitude, on le retrouve tout au long de ce disque funèbre, au détour de phrases glaçantes :  "when you think you've lost everything, you find that you can always lose a little more".


Le disque alterne blues ancestraux, joué sans esbrouffes, par un orchestre qui laisse la place à Dylan, tout en tissant une ambiance étrange, comme si les morceaux étaient interprétés d'un endroit lointain, prêt à s'effacer comme la poussière offerte au vent, et ballades déchirantes (Tryin' to get to heaven, Not dark yet, To make you feel my love). Les fulgurances poétiques sont nombreuses et au diapason de l'inspiration musicale retrouvée. Dylan nous dit en substance que rien ne va plus, qu'on l'a laissé tomber, que l'amour fait diablement mal... rien de très original me direz-vous, sauf que c'est Dylan qui en parle, et brillament. "Don't know if i saw you, if i would kiss you or kill you, it probably wouldn't matter to you anyhow", qui d'autre que lui peut chanter ça ? On peut penser qu'il parle toujours de la même fille, celle d'Idiot wind et que de l'eau a coulé sous les ponts. Mais, cette fois, le constat est amer : elle en aura probablement rien à faire. La fille a changé d'époque, a su prendre le train en route, ce que Dylan n'a jamais su faire.


Time out of mind est un disque de fantômes, sa musique s'en ressent, tant elle semble enveloppée d'une gaze impalpable. Dylan est hanté par des voix, des souvenirs. Des amours qu'il ne parvient pas à oublier " My love for her is taking such a long time to die". Il semble perpétuellement hésitant entre la fuite en avant et l'envie de revenir en arrière, à la maison " Gon' walk down that dirt road until my eyes begin to bleed". Finalement il se contente de suivre son chemin, à son rythme, en prenant le temps nécessaire, un temps allongé, étiré, comme sur les 16 minutes du morceau Highlands qui clôt l'album. Un temps en dehors de tout, out of mind. Un temps qui n'appartient qu'à lui.

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