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11 janvier 2014 6 11 /01 /janvier /2014 19:40

Je passais quelques semaines en Italie, pour parfaire la langue, et glaner ainsi quelques hypothétiques points pour le bac qui se profilait dangereusement, insolemment, avec tout le poids de l'inéluctable. Aussi pesant qu'un porte-avion qui passe, cet examen me fixait droit dans les yeux, et se reflétait dans ceux de mes parents. Bon. L'Italie. J'avais atterri dans une sorte de cité u, fort sympathique, gueularde à souhait. Fin mars, un printemps dolce vita. C'était en 91. L'underground angelino avait éjaculé son groupe ultime, un tout fascinant, embrassant mille sensations à la fois : Jane's Addiction. Un bouillon hallucinant, un groupe orgiaque, orgasmique, violent, dangereux, complètement barré. Entre Jim Morrisson, Iggy, les derviches tourneurs, les feux follets, les vaudous. Chacun de leur concert était synomyme de sorcellerie, on y rentre par une transe rythmique, avant que la basse vous ancre au sol et que la guitare vous fasse valser aux étoiles. Et Perry Farrell, en maître de cérémonie, ne vous lâche pas, vous possède, de la première à la dernière seconde, comme il possède toute la scène. Son ring, son bois au crépuscule, son cirque, son bordel. Oui, tout ça, il le possède.

 

En arrivant en Italie, j'avais un walkman (ne riez pas), et écris au noir, au-dessous de BASF, JANE'S ADDICTION, RITUAL DE LO HABITUAL, avec trois étoiles de chaque côté. Dans la cité U j'avais repéré quelques italiens et italiennes qui semblaient tout droit sortis d'un bar enfumé de LA. Mêmes fringues, même état d'esprit. Il était temps de vraiment s'envoyer en l'air, voilà cet état d'esprit. D'être en transe. Les modèles étaient cramés, les parents ? les profs ? les flics ? The Gangs and the governement no difference. Quand ils n'étaient pas inexistants. Ou pleutres. Et pis merde, ain't no wrong, ain't no right, only pleasure and pain. J'allais pas le laisser passer, le plaisir. 

 

Les journées filaient assez vite, sous le bleu azzura. Un anglais approximatif me permettait de me rapprocher de la bande, et les K7 circulaient gracieusement, se glissaient au fond des poches, des sacs, prêtes à être écoutées, religieusement. Rituels de passage. Ritual... Nosotros tenemos... mas influencia... Sésame dans une autre langue qui nous rapprochait tous. Jane's Addiction comme tour de Babel. 

 

Via Fosdondo, un banc qui semblait toujours écrasé de lumière, de chaleur, Emilio qui me dit, toujours vautré, bière à la main, que Jane's Addiction passe, giovedi, si, giovedi 28 ! Marzo ? Si ! Impossible de faire l'effort de parler italien ou anglais, putain c'est dingue mec, on va y aller, tu m'entends !? Si compreso. On était le 25. Juste le temps d'être aussi excité, raide dingue d'impatience qu'un ado prépubère en chaleur avant son dépucelage. Trois putains de jours à attendre. Et j'allais enfin pouvoir entrer dans cette cérémonie païenne qu'est un concert de Farrell and co. Je ne savais pas, à l'époque, que le concert serait capté et finirait sur un disque dans le coffret A cabinet of curiosities. (Le label s'étant planté en indiquant que le concert avait été enregistré en 90, au Hollywood Ballroom - connerie, j'entends encore Emilio gueuler dans le cd).

 

Isabella était par essence inaccessible. Classique au sens le plus noble, limite hautaine. Consciente de sa supériorité, juste ce qu'il faut. Drapée d'une solennité glaçante, et terriblement attirante. Un absolu ayant pris forme humaine. Une construction de l'esprit. De nos esprits qui tournaient à plein régime quand elle était là. Putain, elle le savait. Elle n'avait qu'à se taire, on faisait bien le reste. Emilio, Giuseppe et Dieu sait qui. Et Moi. Elle avait pris pour habitude de voler dans tout ce que Corregio comptait de magasins de fringues, si possible des t-shirts trop courts, en nous entraînant sans avoir à ouvrir la bouche. Aussi simple que ça. Elle ne vivait pas à la cité u, elle avait son propre appartement, pas d'âge, un lit défait, un bordel de fringues, de vaisselle renvoyée aux calendes grecques, de tampons et de pilules. Chaque regard posé chez elle laissait entrevoir une vie plus grande, pleine, interdite à un gamin comme moi. A n'importe quel gamin. Quand j'y repense, ce fut si simple d'y pénétrer : Ho i biglietti per Juana addiction ! Si ! Je passe chez toi ? Si. Elle se déplaçait dans son antre avec le détachement le plus sournois, m'ignorant allègrement. Je n'en perdais pas une miette, la sueur perlait à mon front, je passais du bredouillement au bégaiement, lui tendais i biglietti. Son visage s'éclaira. Je jure devant Dieu qu'elle me fit un sourire. 

 

Giovedi 28 Marzo. Here we go. Fin fond du bus. Giuseppe, Emilio, Isabella, Juana addicion. Le concert à oro 21.30. Je la vois gober un cacheton d'acide. L.A on L.S.D. it ain't that bad. A partir du moment où nous sommes montés dans le bus, tout a basculé, tout est devenu dingue. Un moment qui ne t'arrive qu'une fois dans la vie. Et nous avions la meilleure bande-son du monde, live : Perry Farrell, Dave Navarro, Eric Avery, Stephen Perkins. Ritual était sorti il y a quelques mois, la bande de ma k7 était usée jusqu'à la corde. Le Palazzetto dello sport est comme son nom l'indique une salle faite pour les concerts... En fait guère plus qu'un gymnase, on s'en foutait, cela dit. Il fait une chaleur suffocante, on se fraie un chemin jusqu'au plus près de la scène, toute la bande s'effleure, Isabella compris. Les lumières s'éteignent et Stephen Perkins convoque sorcières, farfadets, griots, vaudous en cognant sur ses fûts, Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! Le concert va être énorme, Emilio me prend déjà par l'épaule, la basse métallique, précise, d'Avery s'enroule comme un serpent, assoit un groove urbain, impérial, up the beach résonne et Dave Navarro tisse ses solos aériens, et ce diable de Farrell vocalise comme si sa vie en dépendait. Pas de paroles, pas encore. Bientôt ce sera les putes, les nègres et les freaks. Give me some more motherfucker ! Eux, ils ont fait un tour du côté sauvage. Putain ce qu'il fait chaud, on ne songe même plus à se taper une bière, hypnotisés par la musique. 

 

Les morceaux défilent, Ain't no right, Then she did, Had a dad, Been caught stealing. Je me rappelle le goût de sa langue, et le cacheton glissé sous la mienne. This moment is once in a lifetime. Three days te fait sortir de ton corps. La musique, ce soir-là, était imparable, elle électrifiait nos synapses, elle épousait la moindre parcelle de notre épiderme, elle étincelait. Elle te disait que t'avais raison de ne pas stopper, keep goin' on come on. Elle te satellisait. Et pis le lendemain, il en resterait quoi du cacheton, de ce moment ? C'était l'instant, point barre. 


Le lendemain matin, j'étais le premier levé. J'avais tellement bien retenu les leçons d'Isabella que j'ai pris la tangente sans bruit, l'affiche du concert dédicacé sous le bras. Aussi simple que ça.

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