
I once loved a man
Whose heart was big and open
Said he could see
The beauty in us all
Parfois, un disque vous agrippe dès les premières secondes, installe une atmosphère captivante, ou mieux encore, fait advenir un lieu (réel ou fantasmagorique), et des sentiments profondément enfouis en vous, sa musique se mettant immédiatement au diapason de votre vie, de votre psyché. Reckless burning, premier album de Jesse Sykes and the Sweet Hereafter, est de ces albums.
Au début, donc, sur le premier titre éponyme, un orgue, puis une guitare saturée crissant, semblant émerger de la brume, laissent rapidement place à quelques arpèges de guitare sèche, et une guitare électrique qui prend le temps de nous raconter une histoire, mélancolique, comme revenue de tout, lente, faussement sage, qui a l'amplitude des grandes plaines américaines et de tout ce que cet imaginaire peut charrier. Dès cette introduction, j'ai compris que cette œuvre aurait une place particulière, tant, avec peu de moyens, Jesse Sykes et son groupe réussissent à imposer une voix unique, dont l'honnêteté redonne aux clichés inhérents à l'Americana (car c'est bien d'Americana dont il s'agit ici) leur sens profond, leur raison d'être.
Reckless Burning est donc bien un disque d'Americana, il y sera question de mouches sur des cadavres, de boire avec des inconnus, d'amours déçues, de matins qui arrivent trop vite, de grands lacs asséchés, de cieux noirs, de pleine lune, de solitude mordante et de pardon. Le tout baigné d'orgue, de steel guitar, de banjos, de violons et de presque pas de batterie. Le groupe joue tellement bien, si délié, si à l'aise dans la lenteur, c'en est effarant pour un premier album. Ils donnent l'impression d'avoir joué ensemble toute leur vie. La musique qu'ils distillent évoque le crépuscule, les vieux bars enfumés, la fatigue lucide de ceux qui se sont brûlé les ailes. Jesse Sykes chante avec ce grain doloriste mais jamais affecté, qui hypnotise, une voix qui, comme toutes les grandes voix, est un sommet de forces contraires : Jesse Sykes est à la fois distante et proche, précise dans sa lassitude, et sait se faire forte tout autant que caressante. Sa voix nous guide, chante des sentiments universels, console, avec la force sereine de l'expérience.
Reckless Burning est de ces disques vers lesquels je reviens inlassablement, des disques organiques, ancrés dans un espace-temps bien à eux, comme je reviens toujours lire un Cormac Mac Carthy ou un Jim Harrison, un de ces disques dans lesquels je m'immergerai toujours avec délice, chérissant leur honnêteté et leur mélancolie douce amère si précieuses autant que leur indolence si rare et si essentielle.