
She calls me /
Caaaalls me the sun, the sea...
Qu'est-ce qui fait qu'un disque rentre en résonnance avec votre vie, l'éclaire, la rend plus intense ? Le moment de la découverte, ici l'adolescence où tout est plus vif, intense et nouveau, bien-sûr. Mais qu'est-ce qui fait qu'on l'écoute avec autant de fascination 30 ans après ? Comment les émotions peuvent-elles être ressenties à l'identique, alors que tellement de choses ont changé autour de nous tout autant qu'en nous ? Comment une musique peut-elle, après des centaines d'écoutes, garder intact ce pouvoir de faire advenir cette plénitude, cette certitude d'être tout ce qu'il vous faut ?
Peut-être les réponses sont-elles à chercher en remontant aux origines des créateurs de pareille musique. Wigan, fin des années 90. Une ville de 80 000 habitants, qui n'est ni Londres, ni Manchester, qui n'a pas de façade maritime, et n'est donc pas Bristol, encore moins Brighton... qui plus est posée pile au centre de l'Angleterre... Tout ça dégage une forte odeur d'ennui provincial... Et pourtant, à cette époque et dans cette ville, et aussi dingue que cela puisse paraître, les mômes du lycée avaient accès à des salles de répétition ! En témoigne Simon Jones, le bassiste du groupe : "there were proper facilities, it had a huge music department with rehearsal rooms and everything. You had access to it everytime you wanted so you could just go after school and play around". C'est donc là-bas, à Wigan que Verve prit forme et commença à créer un son phénoménal, atmosphérique, contemplatif, orageux, rêveur, porté par un chanteur - Richard Ashcroft, chamane, réellement possédé. Et que l'ennui provincial laissa place à une créativité folle.
Simon Jones et Richard Ashcroft, donc, accompagnés de Nick Mc Cabe leur aîné, guitariste de génie, rejoints plus tard par Peter Salisbury à la batterie, sont des lycéens passionnés de musique, ouverts à tous les genres, et assoiffés de découvertes. Simon Jones aura d'ailleurs cette phrase fabuleuse lorsque le groupe rencontra un succès phénoménal avec Urban hymns : "la guerre était finie, on pouvait écouter tout ce qu'on voulait, punk, pop, soul, rnb', jazz...", phrase qui m'avait fait un bien fou et permis d'avancer. A l'époque, Ashcroft fait du "sofa surfing" depuis la séparation de ses parents, et a une vision, un rêve : la musique. Nick Mc Cabe est un type aussi talentueux que réservé (pour ne pas dire misanthrope), il est aussi doué et brillant que fébrile et rongé par les doutes. Totalement obsédé lui aussi par la musique, il bricole lui-même son matériel et tire des sons proprement hallucinants de sa guitare, creusant le silence, faisant naître des visions, installant une multitude de climats propices à la rêverie, à l'épiphanie, au mystique. Il est en outre capable de faire émerger des arpèges ciselés au milieu d'un maelstrom, ou de faire rouler le tonnerre passant d'un registre à l'autre avec une aisance et une classe incomparables. Simon Jones, visage aussi angélique que juvénile -lors de la première tournée américaine du groupe, il ne sera pas admis dans les bars ! -, tiendra la basse, avant l'arrivée de Peter Salisbury à la batterie, ces deux-là créant une assise solide, souple, ronde, participant autant à l'ancrage rythmique qu'aux mélodies. Très vite l'association de ces quatre musiciens fait des étincelles, les premiers concerts stupéfiant les quelques personnes venues les écouter. Une musique intense, profondément immersive, liquide... Une musique qui a pour boussole l'aventure au long cours, l'illumination, la recherche de la beauté et de la transe mystique. Tout le monde venait voir Verve pour sortir de son corps et planer. Le producteur John Leckie, qui avait produit les Stone Roses, ne s'en remettra pas et - chose rare - supplia le groupe de les produire.
Après quelques singles déjà fantastiques (All in the mind, She's a superstar, et Gravity Grave), qui imposèrent le son et les ambitions du groupe, les quatre gars de Wigan partirent à Sawmills, dans un magnifique studio au bord d'un lac, et leur musique prit rapidement la mesure de ce lieu isolé et magnifique pour y entrer en symbiose.
La passion qui animait les quatre de Wigan, leur jeunesse, leur candeur, irradient le disque et touchaient une corde sensible en moi. Bien-sûr, ces gars-là, je les connais, ils me ressemblent, je dois les suivre. Tout au long des dix morceaux, leur musique se fera menaçante, planante, convoquera cuivres, et flûte, et - chose rare pour un premier disque de très jeunes musiciens - sera capable de laisser de l'espace, donnant à certains morceaux une profondeur et une puissance évocatrice hallucinante. J'ai tellement rêvé en écouter A storm in heaven.
See you in the next one (have a good time), dernier morceau du disque est aussi son ultime chef-d'œuvre, une chanson délicate, guidée par quelques accords de piano, avant de nous laisser sur des accords à la guitare sèche, aériens et doux amers, où s'immisce une inquiétude ténue derrière le calme retrouvé. Décidément, A storm in heaven était bien le titre idéal pour cet album.