Cela faisait longtemps que je n'avais pas entendu parler de Spiritualized. En fait, ça faisait un bail que je n'avais pas daigné m'intéresser aux disques qu'ils sortaient. Je gardais quand même de ce groupe (en fait l'oeuvre d'un seul homme, le méchamment illuminé et archi camé Jason Pierce) un souvenir adolescent planant : l'achat du bien nommé Ladies and gentlemen we are floating in space qui m'avait beaucoup fait triper par ses boucles, son ambiance narcotique, son côté spatial. Et puis, après plusieurs écoutes, la formule avait fini par me lasser et j'avais mis de côté cette musique.
Je n'attendais donc plus rien de Spiritualized... Jusqu'à ce qu'un commentaire d'une certaine Co, déniché dans une review de Max, me remette en tête ce groupe. (les commentaires de Co sont autant de reviews bis qui valent vraiment le détour, soit dit en passant). Elle y disait qu'un disque avait du mal à sortir de sa platine : Songs in A and E. Bigre ! Spiritualized mériterait à nouveau le détour ? Oui, plus que jamais, tant ce nouvel opus est magnifique et s'impose déjà comme un des grands disques de 2008 (encore un !).
Songs in A and E s'apparente à une catharsis pour son auteur qui a failli y passer il y a peu. D'où le jeu de mot du titre : A an E ce sont les urgences mais aussi des notes de musique (chansons en la et mi si je ne m'abuse). La mort, donc, rôde dans ce disque et avec elle le cortège habituel : enfer, paradis, rédemption, peurs, hallucinations... Surtout, avoir été si proche de la grande lumière a permis à Pierce d'écrire une musique débarassée de son côté pompier, une musique humble. Bien sûr, il y a encore un orchestre, et le tout est très bien produit, mais j'ai été frappé dès le début par l'humilité des nouvelles compositions.
L'album est composé de morceaux entre lesquels viennent s'intercaler des respirations instrumentales (baptisées Harmony) et numérotées de 1 à 6. Chacun de ces instrumentaux met en valeur un instrument (l'accordéon, le glockenspiel, la voix, le piano), et rien que ces petits passages sont à tomber par terre et touchent à l'essentiel, directement.
Tout commence donc par Harmony 1 qui met dans l'ambiance. Vient ensuite Sweet talk avec ses choeurs délicats et la voix de Pierce qui vient se poser. Pas de doute c'est bien du Spiritualized, au bout d'une minute, il y a déjà un orchestre avec cordes et cuivres derrière... Pourtant, tout y est plus posé, moins grandiloquent, mieux écrit, en un mot plus touchant que sur les disques précédents. En témoignent les choeurs, qui sont murmurés plutôt que lourdement gospelisés comme avant. Première grosse surprise : Death take your fiddle, certainement un des morceaux les plus terrifiants qu'il m'ait été donné d'entendre cette année. D'une noirceur absolue. Le désespoir, la lassitude sublimés par la voix implorante de Pierce. Le morceau est hanté par le bruit d'un respirateur artificiel, le genre Dark Vador en fin de vie à vous coller des sueurs froides. Un sommet. Sans se soucier le moins du monde de ménager l'auditeur, Pierce réussit là un truc terrible : se foutre à poil, basculer dans le vide avec tout ce que cela comprend comme risques : devenir geignard, plaintif, bidon. Le résultat est magistral.
Sur I gotta fire, on retrouve le côté plus rock de Pierce qui nous rappelle qu'il a officié chez Spacemen 3 et a toujours été fan des Stooges. Soul on fire renoue avec les hymnes gospels des précédents albums, mais comme pour chaque morceau, le résultat est instantanément touchant. Et on se prend à fredonner "freedom is just another world" et à chanter à tue-tête "babyyy, never should say never". Après ce premier feu d'artifices pop parfait, qui met des étoiles dans les yeux, qui envoie directement dans la stratosphère (merci les cuivres et les cordes - énorme son comme d'habitude), Sitting on fire vient calmer le jeu. Elle est la jumelle de Death take your fiddle : même lassitude dans la voix, même impression de fin du monde, comme si Pierce n'était déjà plus vraiment là, et chantait de loin. Et on comprend rapidement que l'album oscillera jusqu'au bout entre la joie immense d'être encore là, la béatitude, le côté "j'ai une seconde chance" et l'infinie tristesse, la fatigue, l'usure... Et que le voyage ne sera pas de tout repos.
Ce n'est pas le bien nommé Yeah yeah, morceau Stoogien en diable qui nous laissera souffler. Bouffée d'oxygène bienvenue après les violoncelles graves de Sitting on fire. A mi-parcours, Pierce semble reprendre du poil de la bête et enchaîne avec l'incendiaire You lie you cheat dans laquelle il lâche sa voix.
Arrive ensuite un des grands sommets de béatitude du disque, annoncé par les choeurs apaisants d'Harmony 3, Baby I'm just a fool. Imparable, elle met le sourire aux lèvres et pour longtemps.
Ce disque est un chef-d'oeuvre. Oui, et ça fait du bien de l'écrire noir sur blanc ici. Songs in A and e est un putain de chef-d'oeuvre. Pas seulement un bon disque de 2008. Non. Mais un disque qui a gagné sa place sur ma table de chevet, aux côtés de nombreux autres. Un de ces disques qui font que j'achèterai toujours des disques. Un disque qu'il m'arrive, après plusieurs semaines, d'écouter trois fois par jour. Et votre serviteur de se dire que le titre d'un précédent opus de Spiritualized lui aurait convenu parfaitement : Amazing grace.