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Two lovers de James Gray


James Gray, avec ce film, ne surprend que ceux qui ne connaissent pas bien ses oeuvres et les comprennent systématiquement de travers. Gray, au fond, travaille les mêmes thèmes de film en film, la même matière, proche du vérisme de Puccini. Pas un hasard s'il le cite dans un entretien aux Cahiers du cinéma. Ses personnages sont des gens ordinaires, sommés de choisir la direction que prendra leur existence. Des tragédies, en fait. Gray ne filme que ça. Et comme dans toute bonne tragédie, les personnages n'auront finalement que l'illusion du choix, ou pire encore, verront leur trajectoire, le destin qu'ils se sont choisis, ruiné, mis en pièce, par la force des choses.

Two lovers ne déroge donc pas à la règle, et est une tragédie, comme l'étaient We own the night et The yards. Des journaleux fainéants n'y ont vu qu'un mélodrame sirupeux, d'autres ont reproché à Gray d'avoir quitté son pré carré (le polar, tendance mafia) pour un genre qui ne lui convient pas. Et quand je pense que le film était en compétition à Cannes et qu'il n'a rien eu, et que c'est Entre les murs qui a eu la palme... Après Michael Moore ! Hey, les gars, le cinéma c'est autre chose qu'un tract dans une manif, ou un documentaire... Pas besoin d'être didactique jusqu'à l'excès ou donneur de leçons pour faire passer un message. Match point et We own the night en disent plus long sur la nature humaine que la énième diatribe anti-ceci ou anti-cela.

Dès que je m'énerve, je m'égare. Two lovers, donc. La seule surprise pour moi est qu'il soit sorti si rapidement après We own, alors que Gray a toujours eu un mal de chien à financer ses films, ce qui fait dire à certains qu'il prend son temps... ben voyons, son temps il le passe à chercher des producteurs avec une paire de couilles, tout simplement. La surprise fut donc très bonne pour moi, qui m'attendais à un nouveau film du bonhomme en 2011, à peu près... Comme d'habitude, Gray signe un chef d'oeuvre avec une histoire des plus banales, en magnifiant les clichés les plus éculés. Il est passé maître dans cet art. L'histoire est simple : Léonard est un adolescent attardé dans un corps d'adulte, il est suicidaire et vit chez ses parents. Il devra choisir entre vivre avec Sandra (déjà adoubée par ses parents) et Michelle. D'un côté, une vie rangée, rassurante, auprès d'une femme maternelle, de l'autre le plongeon dans le vide, avec un amour qui pourrait s'éteindre aussi rapidement qu'il est né. Ses sentiments penchent évidemment vers Michelle et le drame intime se met en place.

Le scénario, si simple, ne doit pourtant pas être considéré comme un prétexte. Gray en tire l'essence même du sentiment amoureux, sonde la psyché de Léonard et fait de son film un véritable thriller émotionnel. Incarné jusqu'au moindre centimètre carré d'épiderme par Joaquin Phoenix, Léonard est, comme Leo de The yards et Bobby de We own, littéralement englouti par son destin, qu'il aura pourtant voulu maîtriser tout le temps (soit en se donnant la mort, soit en choisissant envers et contre tout de filer ave Michelle). La fin du film rappelle celles des précédents de Gray : on n'échappe pas à son destin.

La mise en scène est d'un classicisme absolu, avec un hommage évident et magnifique à Fenêtre sur cour de Hitchcock, (l'appartement des parents de Léo et celui de Michelle se sont face), le travail sur la lumière est, comme toujours chez Gray, extrêmement soigné, et sert idéalement le propos du film. Je l'ai d'ailleurs vu à sa sortie, en décembre dernier, et n'ai pas encore eu l'occasion de le revoir. Mais il m'a durablement marqué, alors que mon cinéma ne le passait qu'en version française, qui est désastreuse. La voix française de Gwyneth Paltrow est horrible, la tranformant en gourde intégrale, alors que le jeu de l'actrice, beaucoup plus subtil, donne plus d'épaisseur au personnage. Nul doute que le revoir en v.o. sera un choc à la hauteur de ce que j'ai ressenti en revoyant We own the night une deuxième fois. C'est comme ça, avec les grands films, on peut les voir et revoir indéfiniment et l'émotion sera toujours intacte. C'est la force des grands tragédiens, et des histoires intemporelles (un père et ses fils, un homme et deux femmes...). C'est la force du grand cinéma.


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