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Des quelques disques qui changent la vie (17) - Neil Young, Greendale


De toute l'oeuvre de Neil Young, de toute cette immense discographie traversée d'orages électriques et de légères brises, qui navigue entre pastorales et cheval fou, qui console souvent, tout autant qu'elle ravive la flamme rock n'roll en chacun de nous, et qui redonne aux mots liberté, intégrité, honnêteté leurs lettres de noblesse, pourquoi celui-là, pourquoi Greendale ? Je me souviens d'étés à la rivière où After the goldrush me semblait aussi évident et vital que l'eau qui coule, je me souviens des décharges électriques qui s'insinuaient dans mon cerveau à l'idée d'une Cinnamon girl, et des envies de se ranger tranquille à la campagne quand vient le temps des moissons... Pourtant, Greendale m'est apparu comme le disque de Neil Young qui a changé ma vie. Je ne saurai dire pourquoi. C'était de l'ordre de l'évidence, et ça ne souffre aucune discussion, aucune analyse.

Greendale est objectivement trop long, répétitif, chaque morceau aurait pu être raccourci de moitié. Et pourtant ce disque me fascine. Certainement parce qu'il raconte une histoire, et que j'adore les histoires. Neil Young invente une petite ville, Greendale, et raconte l'histoire d'une famille (le grand-père, la grand-mère, enfants et petits enfants...). Concept album ? Oui, mais, dans le cas de Young, pas de quoi s'affoler. Rien de grandiloquent ici. On n'est pas chez les Who, ou Pink Floyd... Humilité semble avoir été le maître mot. Pas de grands messages (tout juste des trucs un peu bateau, usés jusqu'à la corde - il faut sauver la terre et faire ce qu'on peut avec amour et affection, mmm, rien de bien transcendant), le Loner nous parle d'une famille lambda, humble, donc, mais il n'en dégage aucun pathos. Il raconte, tout simplement, sans juger mais avec un vrai amour de ses personnages.

La musique renoue avec l'urgence du Crazy Horse, le son est brut, la batterie claque comme si elle était enregistrée dans un local minable avec un micro qui l'est tout autant... Et ça fait du bien. La structure de certains morceaux de bravoure du disque
(comme le fabuleux Grandpa's interview) emprunte au Jazz : un thème au début, de longs passages improvisés, puis retour du thème, ce qui agit comme une madeleine de Proust... Il nous a embarqué si loin le père Young, que lorsque le thème revient, on s'aperçoit qu'on était vraiment à Greendale... Eh oui, ça rappelle Cowgirl in the sand, tout ça... Bon, il est vrai que sans parler anglais, l'album perd un peu de son aura étant donné que chaque morceau est à considérer comme un chapitre d'une histoire.

J'ai achété le disque à sa sortie en 2003 et il était accompagné d'un dvd, mais pour une fois (chez Neil Young comme chez les autres) ce n'était pas un attrape-nigaud. Le Loner a eu la bonne idée d'y inclure un concert solo acoustique à Vicar St en Irelande, tout Greendale seul, entrecoupé d'explications sur la création de cet univers et sur les personnages eux-mêmes. Ainsi, j'avais dans le même objet les deux facettes de Neil Young : acoustique et électrique. Et surtout Greendale abordé de deux manières : comme une histoire bouillonnante et violente de paumés magnifiques menée tambour battant par le Crazy Horse en grande forme, même si la puissance du groupe est ici canalisée, et fait plutôt penser à un road trip, l'impression d'entrer dans l'album comme on se lance pour un long voyage en voiture, fenêtres ouvertes et soleil pour tout horizon. Les rythmiques répétitives sont comme les marques blanches au sol. J'ai beaucoup écouté ce disque en voiture, seul, avec la vie de Greendale dansant devant mes yeux ; ou alors comme une histoire chantée au coin du feu, une histoire intemporelle, mais définitivement terminée alors que les chevauchées de la version électrique donnent le sentiment que l'histoire se joue sous nos yeux, avec une urgence et une intensité qui débordent et se glissent dans la moindre inflexion de la voix de Neil Young/Grand Pa ou du moindre solo du loner.

A l'urgence répond le pastoral, le posé, soit l'histoire s'écrit soit elle est déjà de l'ordre du mythe, du conte, et rejoint ce qui doit se transmettre en dépit de tout. Alors la question n'est même plus de savoir pourquoi ce Greendale mais plutôt comment diable Neil Young arrive-t-il à être aussi brillant dans ces deux registres, avec la même histoire ?
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