
"Il arriva un moment où, après que l'étripage Baker/Pottvill se fut calmé, alors que les vingt ou trente derniers citrons de l'usine de volailles de Sodderbrook, Hessiens du Coupe-Gorge, trolls de Dowler Street et autres rats d'usine des quartiers est de Baker étaient fourrés dans les paniers à salade du shérif Tom Dippold et expédiés vers les abbatoirs bourrés à craquer de Keller & Powell, que les feux d'ordures de Main Street avaient été détrempés et écrasés au milieu des ruines fumantes du Village des Nains, que le gymnase avait été noyé de gaz et envahi par une équipe d'agents de police des comtés avoisinants, mal équipés et plus que sidérés, que les pillages dans Geiger Avenue s'étaient calmés, que l'émeute à l'angle de la 3e rue et de Poplar Avenue avait été maîtrisée, qu'une bande de conducteurs d'engins indignés de l'excavation n°6 d'Ebony Steed avait depuis longtemps rendu sa visite de représailles mal inspirée aux rats de rivière de la Patokah en une bruyante et lourde procession de pick-up Dodge, et que le reste de la communauté était si complètement enseveli sous ses propres excréments que même les journalistes de Pottville 6 durent admettre que Baker semblait attendre l'arrivée des quatre cavaliers de l'Apocalypse - il arriva ce moment où, dans cet ensemble braillard, tout ce qui restait de citoyens avertis et sobres dans le comté de Greene surent exactement qui était John Kaltenbrunner et ce qu'il signifiait."
Ainsi débute le premier roman de Tristan Egolf, Le seigneur des porcheries. Alors, bien sûr, une phrase d'une page et demie à laquelle on ne peut évidemment pas comprendre grand chose (qui sont les citrons, où est-ce qu'on est, y a-t-il réellement des trolls, et nom de dieu qu'est-ce que c'est que ce foutoir ?) qui plus est placée au début d'un roman, peut refroidir. Sauf que ce serait une grave erreur que de s'arrêter là, et de refermer le livre.
Egolf a 24 ans lorsqu'il écrit ce livre (enfin j'imagine qu'il l'avait en tête depuis un moment), son manuscrit est énorme (600 pages) et hallucinant de maîtrise (tant dans la structure du récit que dans l'imagination, la précision et la finesse de ses descriptions). Il y raconte l'histoire de John Kaltenbrunner et si, comme il l'écrit dès la première phrase, les habitants de la petite bourgade de Baker - véritable ramassis de tout ce que la médiocrité de l'existence est capable d'engendrer (en gros cette ville est peuplée de vieilles bigotes, d'alcooliques, de racistes, etc.) - ne sont pas prêts d'oublier John, nul doute que vous non plus les amis, si vous vous plongez dans ce roman.
Kaltenbrunner est un gosse étrange, doué de capacités hors du commun pour quelqu'un de son âge. Il retape la ferme familiale et commence un élevage de poule à huit ans, en gérant absolument tout comme un fermier expérimenté. Autodidacte, l'école l'ennuie et il ne pense qu'à une chose, retourner au plus vite à sa ferme et faire ce pourquoi il semble être né. Rapidement, les gosses et la ville entière le prennent en grippe, lui faisant subir des humiliations quotidiennes. Sa vengeance n'en sera que décuplée. Oeil pour oeil...
Parmi les nombreuses qualités de ce roman, il en est une, surtout, qui mérite qu'on se laisse tenter par ses 600 pages : l'humour. Egolf passe au vitriol les travers de l'occidental moyen avec un humour décapant, à tel point que je me suis souvent arrêté dans ma lecture pour cause de crise de rire ! D'ailleurs, je ne peux pas résister à vous citer des passages entiers qui me font mourir de rire. Au hasard, un extrait, pages 297-298 : Comme bon nombre d'aberrations provinciales, les confessions sur lit de mort de la Corn Belt, au même titre que les repas livrés à domicile aux impotents et les ventes de charité de Baker, sont fréquemment le produit d'une crainte des flammes de l'enfer nourrie par l'âge. Une terreur croissante d'être plongé dans le lac de feu après une vie entière de dépravation impénitente pousse le péquenaud à une affolante et interminable litanie d'aveux dès l'instant où il tombe malade. Chacun de ces aveux constitue une ultime tentative d'accéder au salut, et bien souvent, en tant que tel, le gage d'un service funèbre quelque peu tendu par la suite. Frère Dick, avant de trépasser, avoue avoir régulièrement sodomisé la femme du cousin Ed au cours des vingt dernières années, puis, à la dernière minute, demande aimablement à Ed sa compréhension et son pardon sincère. C'est un moment difficile pour le cousin Ed, dont la faculté à se contrôler est mise à l'épreuve suprême. C'est encore pire dans le cas, heureusement rare, où le frère Dick recouvre la santé de façon miraculeuse et inattendue, car il est à présent brouillé avec le cousin Ed, sujet à la réprobation générale et, pis que tout, haï et repoussé par la maîtresse trahie dont le réconfort lui serait plus que jamais nécessaire. C'est un phénomène séculaire - au moins dans cette région -, un phénomène qui, s'il était inventorié ne serait-ce qu'en partie, constituerait l'un des plus étincelants répertoire de fourberies et de traîtrises jamais rasssemblés.
Derrière l'humour d'Egolf sourd une haine totale pour la bêtise telle qu'elle prend forme chez nous les Occidentaux. Baker est un peu le Springfield de la littérature américaine, John Kaltenbrunner, lui, étant le mouton noir qui paiera cher son originalité et ses talents. Ce roman n'est pas simplement un pamphlet contre l'Amérique des "antis" (avortement, homosexuels, étrangers, etc.) mais aussi un portrait fantastique d'un personnage étrange, dont la détermination déteindra sur vous à la lecture du Seigneur des porcheries.