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Dylan - ou L'élégance du détachement


1966. Dylan, épuisé par les tournées et par le rôle de prophète dont on veut l'affubler, veut retrouver le chemin de la maison. Alors il enfourche sa Triumph, et se plante. Hosto. Et le monde autour qui s'agite, qui se demande ce qu'il se passe. Deux ans sans nouvelles de ce type qui sortait un disque tous les six mois, ça fait long, et ce n'est pas normal. Mais Dylan veut juste qu'on lui foute la paix, et qu'on ne le prenne pas pour le nouveau Kennedy, ou Luther King, ou le Christ tant qu'on y est. Comme rien ne se calme, il décide de sortir de la country avec Johnny Cash, et c'est génial. D'abord parce qu'il passe pour un ringard et qu'on le laisse un peu souffler, ensuite parce que c'est vraiment bon, et que Girl from north the country, une des plus belles chansons du monde, chantée en duo par Cash et Dylan, c'est juste immense.

Toute sa carrière, Dylan n'aura fait que chanter ses morceaux et ceux des autres (Woody Guthrie, Hank Williams, Cash), en remontant aux sources de la musique traditionnelle américaine : folk, rockab', blues. Mais sa belle gueule, son génie de la phrase et du refrain qui font mouche l'ont imposé dans les années 60 comme une sorte de porte-drapeau de la contre-culture. Tout cela à son corps défendant. Bien-sûr, musicalement, sa production de 62 à 66 est hallucinante et révolutionnaire, mais pourquoi l'ériger en nouveau prophète ? Parce que l'époque s'y prêtait, et parce qu'on a tous besoin d'un type qui pense à notre place, malheureusement. Sauf que le troubadour du Village ne veut pas porter le chapeau. Il décline les propositions, les sittings pour la paix, il raille, il mord, il flingue à coup d'ironie glaçante le moindre scribouillard qui vient l'interroger sur ses textes. Il a toujours une longueur d'avance. Il sait qu'on ne change pas le monde en s'attachant à un arbre comme Joan Baez (elle doit y être encore, d'ailleurs, attachée la pauvre !), il sait qu'on doit vivre simplement dans ce monde en préservant ce à quoi on tient le plus, sans donner de leçons, sans parler de ce qu'on ne connaît pas. Voilà pourquoi il se détache, et se place en marge, ailleurs. Et c'est dans le même état d'esprit qu'il sort ces jours-ci son quarante-quatrième album intitulé Modern times rempli de vieux rock, de ballades poignantes, et de blues ancestraux, avec toujours sa voix nasillarde, qui se fait caressante (qui ne prend qu'un "r" hum), ici.

Dans ce nouvel album, tout coule, tranquillement.
C'est un disque comme si rien n'avait changé, comme si le temps s'était arrêté avant Elvis. On y entend des guitares jazzy, un peu manouches, et surtout une tripotée de morceaux franchement à ranger parmis ses plus grandes réussites. Moins crépusculaire que le somptueux Time out of mind, Modern times voit Dylan apaisé, qui prend son temps - pas un morceau en dessous des 5 minutes. Juste ce qu'il faut pour raconter une histoire. Dylan est un conteur, un story-teller et rien ne vaut une bonne histoire, n'est-ce pas ? On pourra toujours dire que c'est toujours la même chose et bla bla bla, ça n'a aucune importance. Encore une fois ceux qui disent ça sont à côté de la plaque. Ecoutez simplement les perles de ce Dylan nouveau cru comme Spirit on the water qui met le sourire aux lèvres, When the deal goes down, ballade bouleversante, ou le sommet du disque, Ain't talkin', dont le titre résume bien Dylan. Ain't talkin', just walkin' - je ne parle pas, je marche. Dylan n'est pas porte-parole, Dylan n'a rien à dire si ce n'est "tracez votre route du mieux que vous pouvez". Que rajouter à ça ? Sur près de 9 minutes, il redevient fascinant, génial, comme dans ses meilleurs enregistrements, et se paye le luxe en une phrase de synthétiser tout ce qu'il a été et continue d'être : un type comme les autres, plus ou moins paumé, mais qui continue son chemin, humblement.

Ce détachement, cette envie de faire simplement la musique qu'il aime, coûte que coûte, le rendent précieux, parce qu'il en dit plus long sur ce que ça fait une vie d'homme avec ses hauts et ses bas, ses amours (Girl from north country) ses séparations (son chef-d'oeuvre Blood on the tracks), ses rédemptions, que n'importe quel artiste engagé. A 65 ans, Dylan est plus que jamais essentiel.
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