On a beau fermer les yeux, s'interdire d'y penser, se dire que pour nous tout va bien et au diable les autres, se voiler la face, vivre comme si il n'existait pas, ou en tout cas pas dans notre petit univers, rien n'y fait, il finit toujours par nous rattraper. Dans le pire des cas on peut même y être confronté. Le mal se rappelle toujours un jour ou l'autre à notre souvenir.
Le vent se lève de Ken Loach, dernière palme d'or cannoise en date, est sorti sur les écrans il y a peu. Le film livre une réflexion profonde sur le mal, et ce qu'il engendre.
1920. L'Angleterre commet l'irréparable en Irlande, n'hésitant pas à faire taire les particularités irlandaises à coup de tortures et d'assassinats. La résistance irlandaise s'organise, et répond coup pour coup aux exactions commises par les Anglais. A la brutalité anglaise répond l'intransigeance des résistants, qui ne tolèrent aucun faux-pas et exigent un engagement sans borne, n'hésitant pas à tuer les traîtres fussent-ils âgés de 17 ans, ami d'enfance et sans défense. C'est précisement cette intransigeance idéologique, qui fait perdre pied à bon nombre d'Irlandais, les transformant en assassins alors qu'ils sont médecins, ouvriers ou que sais-je encore, qui est au centre du film. Loach appuie là où ça fait mal, et nous pose des questions essentielles. Seriez-vous prêt à user de la même violence que vos adversaires ? A prendre les armes pour une cause qui vous semble juste ? A tuer votre propre frère si ses convictions se révélaient diamétralement opposées aux vôtres ?
Magistrale démonstration du cinéaste anglais : ceux qui subisssent la violence et ne peuvent y opposer aucune résistance ne sont pas les perdants (la vieille irlandaise qui a vu son petit-fils mourir et sa ferme incendiée décide de rester coûte que coûte). Non, ce sont bien ceux qui prennent les armes et se défendent qui sont damnés. Ils deviennent ce qu'ils n'auraient jamais dû devenir, ils franchissent un point de non-retour, comme quand le personnage joué par l'excellent Cillian Murphy tue un jeune Irlandais qui a été contraint de dénoncer ses amis.
Le tour de force du film est de nous faire prendre fait et cause pour les Irlandais dès le début. Eh oui, comment ne peut pas réagir devant la violence, la barbarie, la bêtise sans fond des Anglais ? Le cinéaste semble nous demander : "et vous, vous auriez fait quoi ?" et met ainsi à nu le mal qui se tapit en chacun de nous, au plus profond. Puis il nous montre la descente aux enfers des quelques résistants qui ont choisi la violence, leur enlisement, leur déshumanisation - ce qui guette tout être humain normalement constitué placé dans une situation profondément injuste.
Il nous force à ouvrir les yeux sur ce mal qui ne demande qu'à se manifester, souvent malgré nous. Puisse l'occasion ne jamais se présenter. J'ai choisi de fermer les yeux, j'ai trop peur de les ouvrir.