Dès le début du film, le souffle, les craquements d'un vinyle et une mélodie - que je reconnais immédiatement pour l'avoir entendue un bon millier de fois chez moi - brouillent les repères. Woody Allen a changé de décor, exit New York, et pas de jazz non plus. Cette fois-ci c'est Londres, et le magnifique Una furtiva lacrima de Donizetti qui servent de fil rouge à ce nouveau film, ou plutôt à la leçon de cinéma du maître.
Si mes souvenirs sont exacts, le premier plan de Match Point montre un filet de terrain de tennis, et une balle qui passe au ralenti d'un côté à l'autre - on ne voit pas les joueurs. Une voix-off - celle de Chris Wilton - explique l'importance du facteur chance dans nos vies alors que la balle continue son va-et-vient jusqu'au moment où elle finit par toucher le filet et s'élever dans les airs... arrêt sur image. Ainsi, nous ne serions que des balles lancées à toute vitesse et qui par chance ou malchance (appelons ça le destin) tombent du bon ou du mauvais côté.
Chris Wilton, lui, a forcé cette chance. Il a travaillé dur, et a finit par intégrer la haute bourgeoisie. Son ascension sociale ne doit rien au hasard, ou à un quelconque destin. Il n'était pas promis à ça. Il a tout calculé, méticuleusement, froidement. A le regarder de près, on a l'impression de voir le jeune Pacino dans le premier Parrain, avec un visage qui arrive à exprimer deux choses apparemment contradictoires : une forme de fragilité et une incroyable détermination. Malgré son parcours brillant et ses succès, il reste persuadé que la chance est essentielle, quelles que soient les cartes de départ. Chris Wilton, c'est le côté face de Woody Allen. Le côté qui voit le monde de la plus pessimiste des façons. Qu'y a-t-il de plus terrifiant que de se voir comme le jouet du destin, sans réelle prise sur notre vie ?
Le scénario du film est absolument magistral, le rythme est parfait. Pour ceux qui ne l'ont pas encore vu, juste un petit résumé : Chris Wilton est tennisman et donne des cours dans une prestigieuse école de Londres. Il y rencontre Tom Hewett, un jeune bourgeois et séduit sa soeur Chloé. Il se fait rapidement adopter par sa belle-famille et son beau-père lui offre une place de choix dans sa société. Sa capacité d'adaptation est grande et son travail irréprochable. Seulement voilà, il tombe sous le charme de Nola, ex-petite amie de Tom Hewett... De plus en plus pressante, celle-ci lui demande de rompre avec Chloé qu'il a épousée entre temps. Mais Chris n'est pas prêt à abandonner sa nouvelle vie et est prêt à tout pour que son destin ne lui échappe pas.
Dès lors le drame se met en place. Woody Allen filme avec distance, aussi froidement que peut l'être Chris Wilton dans sa manière d'agir. Et nous tend un odieux mirroir. Car le plus amoral dans cette histoire n'est pas le fait que le criminel ne connaîtra pas de châtiment, mais bien que, comme dans Crime et châtiment de Dostoievski, on se prend à espérer qu'il s'en sortira.