Cinq étés durant, je me suis fait embaucher dans une usine qui fabrique et expédie des canapés, des lits et des fauteuils, pas loin de chez moi. Le boulot consistait à aller chercher les marchandises dans les entrepôts, pour ensuite les charger dans les divers camions qui se présentaient, tout ça sous les regards goguenards des chauffeurs. J'avais des prédispositions naturelles pour ce travail, puisque je pesais - je pèse toujours d'ailleurs - moins de 60 kg et que j'ai une musculature digne de celle de Woody Allen (au hasard). Rapidement je devins donc une sorte d'attraction, probablement source de nombreux paris du style "je te parie une tournée que le gosse tiendra pas la semaine". Il m'a donc fallu ruser pour éviter le plus possible les ennuis et si possible pour qu'on me foute la paix la majeure partie du temps. Ce qui n'a pas été simple surtout le premier été. J'étais l'archétype même du gamin qui n'a rien à foutre là, j'étais maladroit au possible, incapable de soulever les canapés, bref une plaie pour les gars qui devaient bosser avec moi. Toutefois, j'essayais de faire de mon mieux, ce qui, petit à petit, a fini par payer et rendu plus efficaces mes gestes.
Pourquoi faire de son mieux me direz-vous ? Le boulot, aussi peu intéressant qu'il pouvait paraître à première vue, avait de nombreux avantages qui m'y ont fait revenir invariablement chaque été. Les horaires ne changeaient jamais et la pointeuse aidant, personne ne songeait à donner ne serait-ce que cinq minutes de plus de son temps à l'usine. Et puis contrairement à la majorité des petits boulots d'été, je n'avais pas à être au contact de clients, ce qui m'épargnait bon nombre de rencontres désagréables - je préférerais toujours la compagnie de vieux routiers à celle de types qui se prennent pour Dieu le Père dès qu'ils sont du bon côté du comptoir -, et je n'avais pas à supporter une de ces radios qui balancent en boucle les dix même morceaux toute la journée. En fait, tout ça m'allait. Les étés passant, j'avais même fini par me fondre dans le décor.
Le décor, justement. La volonté de notre société de cacher toute la saleté de ce bas-monde et de tout aseptiser n'a eu aucune influence sur cette usine, qui étale sa crasse ostensiblement sur plus d'un kilomètre de long sur quasi autant de large, en bordure de la ville, non loin d'une voie ferrée comme il se doit. On y retrouve de tout, bois, cartons, ferrailles, produits chimiques, sciure, odeur d'essence et dieu sait quelles autres saloperies encore. Je n'ai connu que le service des expéditions, j'ai donc évité les émanations de peinture, les chaînes de montages ou les bureaux. Les expéditions occupent plusieurs longs bâtiments en tôle ondulée, et donnent directement sur des quais qui témoignent bien mieux que n'importe quel bilan comptable de la bonne ou de la mauvaise santé de l'entreprise - il suffit de compter le nombre de camions. On entre dans le bâtiment principal après avoir marché environ quatre à cinq cents mètres. Pointeuse et bureaux se trouvent directement à droite, à l'entrée. Les échappements des "Salev", et la poussière qui s'est accumulée pendant des dizaines d'années ont noirci tout, y compris les bureaux qui semblent nimbés dans la poussière.
L'usine s'est développé à la manière d'une ville, des quartiers autrefois fréquentés ont cédé la place à de nouveaux plus modernes, qui eux-mêmes sont tombés plus ou moins en désuétude, et ainsi de suite. Certains endroits reculés, que j'ai eu tout le loisir de visiter pendant tout ce temps ressemblent plus à des friches industrielles qu'autre chose. Herbes folles qui poussent un peu partout, vitres cassées, béton craquelé au sol, quais effrités, ponts cassés hors d'usage, odeur rance d'urine, et le silence. Ca ne trompe jamais ça, le silence. Un endroit silencieux est une sorte de no man's land, un quartier qu'on a abandonné mais dans lequel on stocke encore quelques vieilleries qui peuvent toujours servir. Souvent éloigné de là où se passent les choses, j'affectionnais ce genre d'endroits, garantie d'une bonne balade et d'un peu de calme. ...
Philippe Delerm et Vincent Delerm ? ça ressemble à du Delerm ? argh c'est à peu près ce qui est arrivé de pire à la littérature française et à la chanson française. merci quand même pour le commentaire.
Décidément tu devrais faire un recueil de nouvelles,<br />
pour devenir DELERM bis, sinon je vais remettre à Joseph et<br />
Christiane to chapitre sur la "finition" du siège, surtout que<br />
nous avons diné avec eux samedi, et nous avons parlé<br />
de l'usine (Joseph se déplace à l'étranger de plus en plus, Tunisie,<br />
Roumanie, Turquie, mauvais signe pour "ce décor" baralbin..)<br />
Continue...