Des nombreux types que j'ai pu croiser là-bas, certains laissent un souvenir plus marquant que d'autres. Jésus fait partie de ceux-là. Bien-sûr, il ne s'appelait pas Jésus, mais comme il avait les cheveux longs et une barbe, son surnom était tout trouvé. Vous connaissez un type dans ce genre plus connu que Jésus ? Bon. Le moins qu'on puisse dire c'est qu'il détonnait dans le décor. Humour glaçant, maniant l'ironie comme personne, végétarien, spécialiste des animaux, il n'hésitait jamais à asticoter tout ce que l'usine comptait de chasseurs. Inutile de préciser que je cherchais sa compagnie dès que l'occasion s'en présentait. J'ai jamais su pourquoi il avait atterri là. Toujours est-il qu'il y a travaillé pendant au moins cinq ans, avant de se tailler, bye bye amigos, qu'il s'est marié et qu'il est Dieu sait où maintenant.
Même s'il cherchait toujours le conflit, il le faisait intelligemment, sans bêtement braquer son interlocuteur. Les débats faisaient rage avec lui, et quand il en avait assez, il portait l'estocade avec une vanne terrible. Je l'ai vu titiller des Africains qui soutenaient que c'était à eux que revenait le droit de marier leurs filles, je l'ai entendu se moquer de types qu'étaient même pas foutus de savoir quelles études faisaient leurs gamins, je l'ai vu se prendre la tête avec des chasseurs et démonter un à un leurs arguments, et pourtant il était respecté par tous (enfin, presque), et tout ça se passait dans une ambiance bon enfant. Finalement, il ne cherchait pas tant à convaincre qu'à faire simplement entendre une position différente.
Il faisait son boulot vite et bien, méprisait la direction - il était dans le bon camp. Et puis, il a rapidement acquis une image, une réputation, celle du gars un-peu-bizarre-avec-ses-cheveux-longs mais qui sait se faire oublier quand il faut.
Le dernier été que j'ai passé avec lui, il avait arrêté de fumer, du moins du tabac. Je lui ai demandé : - et ça te manque pas, j'veux dire, tu tiens le coup ? - ce qui me manque, c'est le rougeoiement de la clope, le matin, sur les quais, c'est tellement beau, une clope c'est de la poésie, tu vois. (Je cite de mémoire et bien-sûr sa réponse était bien plus longue et bien meilleure, mais bon c'est dans l'esprit.) Eh oui, il était comme ça Jésus. Qui d'autre aurait répondu un truc pareil ?
Le moins qu'on puisse dire c'est que ce gars-là savait vivre : même lorqu'il enchaînait 8 heures d'usine avec 6 heures dans les vignes, il trouvait toujours des ressources pour picoler jusqu'à plus soif, et faire la fête le soir, et ce même s'il fallait se lever à 4 heures du mat' pour pointer à l'heure. Il avait dû faire de l'hédonisme son mot d'ordre : bons vins, bons mots, tranquille, quoi.
Et où est-il maintenant, la bague au doigt, que fait-il ? Il est probablement en train de se balader à la fraîche le matin, pour aller voir les animaux, ses frères, qu'il connait si bien, ou en train de déguster un petit vin rouge, entre amis, tranquille.