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Le monde est en train de devenir cinglé - ou qu'est-ce que va devenir Chamonix ?



Cela faisait huit ans que je n'étais pas retourné à Chamonix - soit juste le temps qu'il m'a fallu pour comprendre que je ne serai pas Peter Pan. La route qui y mène m'a semblé si familière que c'est comme si ce hiatus n'avait duré que quelques mois. Le camping n'a pas changé, tout juste quelques nouveautés. En revanche, sa fréquentation a chuté. Je ne l'avais jamais vu aussi vide. Autant dire qu'il n'y avait personne. Damned ! Qu'est-ce qu'il se passe ? Le Mont-Blanc n'a pas disparu pourtant. On est en plein juillet, où sont-ils tous passés ?

C'est dans Chamonix, le soir-même, qu'on comprendra ce qui se trame dans la vallée. Peu de monde dans les rues, à l'image du camp. Ambiance à l'encéphalogramme plat. On fait rapidement le tour du centre-ville et, fatigués de chercher un bar qui aurait ne serait-ce que l'air sympa, on atterri dans un café à la terrasse quasi déserte, où viennent tout de même s'installer quelques vieux bourges et des jeunes style "on écoute europe 2" qui me gonflent d'avance. "Nom de Dieu qu'est-ce qu'on fout là ?" : voilà ce qu'on pensait, assis à attendre nos bières. Le cauchemar ne faisait que commencer : lorsque la note est arrivée on a cru à une blague : 6 euros 80 la pinte ! Voilà pourquoi il n'y a plus personne ! Voilà pourquoi la seule librairie a fermé ses portes ! Voilà pourquoi un magasin Chanel a, lui, ouvert ses portes (c'est vrai qu'une robe Chanel pour aller en montagne c'est tellement logique) !

En fait, il y a toujours eu deux forces contraires à Chamonix, mais qui s'équilibraient plutôt bien jusqu'à maintenant. D'un côté vous aviez les gens qui venaient pour marcher, grimper, se dépasser, se retrouver, un pas après l'autre, en silence ; de l'autre vous aviez ceux qui restent toute la journée dans la vallée, à dépenser leur fric parce que c'est quand même moins fatiguant que de marcher. L'équilibre semble s'être rompu. Bien-sûr il y aura toujours des assoiffés d'inutile (qu'est-ce qu'il y a de plus beau que cet inutile-là ?), mais la politique de la ville ne s'y intéresse pas. Et pour cause : ce ne sont pas eux qui vont claquer un pognon fou dans la vallée. Alors, on gonfle les prix, on ouvre des magasins de luxe, on sélectionne la clientèle. Une clientèle qui reste dans la vallée et ne va pas se lever à 5h du mat' pour marcher 10 heures dans la journée. Une clientèle de luxe. Quand on voit la librairie qu'ils ont ouverte pour remplacer l'ancienne ! Aseptisée au possible, avec des saloperies de livres de chez XO en pile sur les tables. Argh !

Après ce premier soir, le doute n'était donc plus permis. Chamonix a bien changé. Heureusement, dès le lendemain et la première balade, on croise à nouveau des visages qui nous semblent familiers : des marcheurs qui vous disent "bonjour" comme c'est l'usage en montagne. Et le deuxième soir on repart en quête d'un endroit sympa. C'est à la sortie de Chamonix qu'on le trouvera : la micro-brasserie, qui comme son nom l'indique est un bar où la bière est brassée, on y sert aussi à manger et c'est tenu par des Canadiens. Cette brasserie deviendra notre seconde maison, notre refuge. D'emblée j'y ai retrouvé ce que j'avais cherché en vain la veille : des visages fatigués, tannés par le soleil, avec dans les regards cette satisfaction des gens qui reviennent de là-haut. Oui, il y avait vraiment un gouffre entre les clients de la brasserie et ceux du centre-ville. Il fallait les voir : la plupart avait encore leurs chaussures de marche, et ça c'est un signe qui ne trompe pas. Et puis, pressés contre le bar, ils racontent ce qu'ils ont vécu là-haut, avec des étoiles dans les yeux, épuisés, mais heureux. Et la bière n'en est que meilleure pour eux, ça je peux vous l'assurer.

Cet endroit est une bénédiction, mais combien de temps va-t-il tenir, même en étant un peu excentré ? Difficile à dire. Quoi qu'il en soit : longue vie à la Micro Brasserie, dernier bastion, malgré elle, d'une certaine idée de la montagne.
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