Première - et unique - cuite de ma vie. Vomissements, mal de crâne pas possible. Peut-être dix-sept ou dix-huit ans, peu importe. Je me retrouve, au petit matin, complètement lessivé, dans la voiture du père d'un ami. Puis rapidement je regagne mon lit, à l'abri des regards, avec à portée de main XO d'Elliott Smith. Mon foie est tordu de douleurs, des gouttes de sueur perlent à mon front, le plafond tourne et tourne, encore et encore. L'après-midi promet d'être long et désagréable. Bordel ce que ça fait mal. Je trouve quelques forces pour glisser le cd dans le lecteur, avant de retomber dans mon lit, comme un pantin dont on viendrait de couper les fils.
Sweet Adeline résonne dans ma chambre, doucement, et la voix d'Elliott Smith arrive à pas feutrés. Ecoutée en dilettante, sa musique peut paraître gentillement pop, sauf qu'on ne doit pas écouter de musique en dilettante, merde. Je suis allongé donc, et m'accrocher à de la musique en attendant que ma cuite passe est tout ce dont j'ai besoin. Le poison s'insinue lentement. Nom de Dieu que ce type est triste. Rétrospectivement son suicide il y a quelques années n'en devient que plus terrible, comme une évidence douloureuse. L'écouter, alors que mon corps me semble d'une inutilité affligeante, comme une excroissance perclue de douleurs (l'amour me déchire le foie, comme dirait l'autre) et que j'aimerais sur le champ m'en débarasser le temps que tout ça se tasse, l'écouter me flingue. C'est magnifique. Tout est d'une tristesse sans fond, l'intro de Pitseleh, à la guitare, et c'est des trucs qui me reviennent en pleine tronche, genre la vacuité de l'existence, les virées en bagnole (celle des potes) assis à l'arrière, à regarder la campagne blême défiler à toute berzingue, en attendant.
On a dit d'Elliott Smith qu'il était à la fois Lennon et Mc Cartney, mouais. Bien-sûr, le gars de Portland était un fan des Beatles, bien-sûr il a toujours cherché à faire son Double-blanc, mais sa musique possède une mélancolie que celle des Beatles, à part sur quelques morceaux, n'a pas. Comme un cri étouffé, comme si les bars minables, les cuites, le mal-être, chez lui, ne trouvait d'exutoire que dans des miniatures pop délicates, écrites avec un savoir-faire et une application hors du commun, plus que derrière des murs d'amplis marshall.
Le disque défile, et arrive Waltz 1, peut-être un des dix plus beaux morceaux que j'aie jamais entendu (ajouté, ça va de soit, en playlist avec Pitseleh). Une chanson bouleversante, qui possède le don d'arrêter le temps quand je l'écoute, et stopper le temps ne serait-ce que trois minutes n'a pas de prix. J'en chialerais presque, recroquevillé dans mon lit, la tête embuée par les vapeurs d'alcool de la veille.
XO m'a accompagné des mois durant après cet après-midi sauvé miraculeusement. Alors pour tout ça, XO a une place à part. Et dire que ce n'est même pas son meilleur album...
J'ai achete cet album en occaz' il y a quelques mois pour moins d'un dollar...il n'est pas sorti du lecteur cd de ma bagnole depuis...je ne m'en remets pas..."Waltz 1" et "Baby Britain" ont ete rapidement evidents, et puis recemment je me suis rendu compte a quel point "Pitseleh" me colle aux basques des journees entieres...ce morceau est fabuleux...et puis toutes ces chansons de fin d'album pfff...j'aime cet album dans son integralite en fait...