Dire que j'attendais avec impatience ce film sur Dylan relève du doux emphémisme. Ma dylanomanie a atteint des pics ces temps-ci (y a-t-il eu une putain de journée dans ma vie ces derniers mois où je n'ai pas écouté Bob Dylan ?) : j'en découvre un peu plus chaque jour, et au final, je me perds un peu plus. Sacré Bob. Je n'ai donc pas hésité une seconde à faire la route jusqu'à Rennes pour voir I'm not there - eh oui, dans notre beau pays les grands multiplexes n'ont visiblement pas daigné distribuer correctement le film (pas de copie à Laval, une salle ou deux à Rennes...).
Mais le Zim a ses fans, et la salle du ciné indépendant qui a programmé le film n'a pas eu à le regretter : sold out comme à un concert de Dylan au Carnegie Hall en 64 ! Alors, bien évidemment j'avais entendu parler du film et de son principe : Todd Haynes est un type malin et il a compris que Dylan n'est pas réductible à une seule vie, à un seul personnage et encore moins à une blessure d'enfance, et qu'un biopic de facture classique (à la Walk the line, Ray, ou Bird) ne pouvait en aucun cas rendre compte de cet artiste unique. Il a donc décidé d'évoquer sa vie librement, entrecroisant celles de six personnages, interpretés par six acteurs différents, sans se soucier de ressemblance ou de vérités historiques ou factuelles. Ainsi, un jeune acteur noir incarne Woody (référence au modèle du jeune Dylan, Woody Guthrie), une femme (Cate Blanchett), se glisse dans la peau de Jude, le personnage du film qui ressemble le plus à Dylan (physiquement), Richard Gere, Christian Bale et Heath Ledger complètent ce casting et contribuent à brouiller les pistes. Un poète dandy et débraillé qui épelle lentement son nom au début du film A-R-T-H-U-R R-I-M-B-A-U-D intervient aussi de temps en temps, avec le même détachement que Dylan dans ses interviews des années 60.
Le film passe donc d'un personnage à l'autre, du noir et blanc à la couleur, et ne suit pas les événements dans l'ordre chronologique. On s'y perd, et c'était le but du jeu. La musique, elle, est parfaite, Todd Haynes sort même des versions hallucinantes de certains morceaux de Blood on the tracks ! J'ai suivi les histoires de Jude, Jack, Woody et les autres en guettant les clins d'oeil à Dylan (une pochette qui ressemble à celle d'un disque du Zim, Woody qui va voir Guthrie à l'hosto, la rencontre avec Ginsberg...) et en prenant un vrai plaisir. On peut ressortir du film en se disant : "mais je n'ai rien appris sur Dylan !" ou au contraire se dire que c'est là que réside le pouvoir d'attraction du chanteur, dans le fait qu'on ne saura jamais qui il est vraiment, et lui non plus probablement.
Le fantôme rieur, malicieux, de Dylan flotte d'ailleurs tout le long du film. On l'imagine, sourire aux lèvres, nous dire : "je vous ai bien eu, non ? vous aimeriez savoir qui je suis, non ?" Alors, quand Tod Haynes, à la toute fin du film, met une image d'archive d'un concert de Dylan (probablement en 66), jouant des petites notes magiques avec son harmonica, votre serviteur est aux anges, et c'est tout le film qui prend une autre dimension, rétrospectivement, le barde de Duluth devenant plus que la somme de ses avatars, les englobant tous pour les sublimer.