
Il y a plein de raisons de ne pas regarder Arte. D'abord, c'est jamais que de la télé. Ensuite, ça manque cruellement d'humour. Et puis à chaque fois qu'on met cette chaîne, on a quand même une chance sur deux de tomber sur un documentaire en noir et blanc nous racontant, en approximativement 4h30, la montée d'Hitler au pouvoir. Vous avouerez qu'il y a quand même plus excitant.
Mais il y a aussi quelques raisons de regarder Arte. D'abord, c'est la seule chaîne à passer les films dans leurs versions originales sous-titrées, donc la seule à respecter
vraiment les oeuvres cinématographiques. Ensuite, ils ont une programmation ciné pas mauvaise du tout, voire même excellente quand ils veulent. L'année dernière, on a eu droit au génial et joyeusement immoral
Arsenic et vieilles dentelles entre autres, et dès cette rentrée on aura droit à un des plus beaux films de l'histoire du cinéma :
Les moissons du ciel (
Days of heaven en V.O.) de Terrence Malick.
Les films de Terrence Malick sont à part. Définitivement. Premier film en 1974, dernier en date en 2005. Entre temps, seulement deux films. Malick n'est pas un stakhanoviste, c'est le moins qu'on puisse dire : quatre productions en 32 ans ! Peu importe. Chacun de ses films est désormais attendu comme le messie, un peu comme ceux de Kubrick il n'y a pas si longtemps. La diffusion de son deuxième long-métrage jeudi soir par la chaîne franco-allemande fera donc office de piqûre de rappel pour ceux qui, comme moi, ont encore les images de son
Nouveau monde imprimées dans la rétine. Et ça permettra aussi de me faire patienter jusqu'à son prochain film.
Les moissons du ciel est une pure merveille et est très représentatif du travail et de la philosophie de Malick. Chacun de ses plans est aussi travaillé qu'une peinture, sans rien perdre de son immédiateté, de son côté éphémère. Les clins d'oeil à Hopper sont évidents, notamment pour ce qui est de la maison perdue au milieu des champs. L'histoire est vieille comme le monde, ou au moins comme les triangles amoureux, et a pour arrière plan les Etats-Unis du début du siècle. Bill et sa prétendue soeur, Abby, accompagnés d'une jeune fille, parcourent l'Amérique en quête de travail saisonnier. Lorsqu'ils sont embauchés dans une exploitation, Bill persuade Abby de se laisser séduire par le riche fermier, pensant celui-ci atteint d'une maladie et espérant ainsi qu'Abby héritera du domaine.
Bien-sûr, l'histoire n'est pas neuve et avec n'importe qui d'autre ça donnerait tout juste un téléfilm épouvantable pour M6. Sauf qu'ici, c'est Malick qui est aux commandes. Il nous raconte son histoire à travers le regard de la petite fille, et sa voix-off à la fois innocente, détachée et presque désabusée nous accompagne tout le long du film. Avec pudeur, acuité et un vrai talent de réalisateur, il filme ces êtres au sein d'une nature omniprésente, tantôt écrasante et tantôt salvatrice, régénératrice. Nul doute qu'après avoir vu ce film, les vrais citadins, ceux qui ont oublié jusqu'à la couleur de l'herbe ou ce que ça fait de contempler un coucher de soleil, vont avoir une furieuse envie de retourner à la nature.
Voilà, je sais pas ce que vous ferez jeudi soir à 20h40, mais moi, pour une fois, j'allumerai Arte, parce que
Les moissons du ciel seront toujours une raison valable de regarder la télé, et qu'il n'y en a pas tant que ça.