" Appelons-moi Ismahel. Il y a quelque temps - le nombre exact des années n'a aucune importance -, n'ayant que peu ou point d'argent en poche, et rien qui me retînt spécialement à terre, l'idée me vint et l'envie me prit de naviguer quelque peu et de m'en aller visitant les étendues marines de ce monde."
Herman Melville, Moby Dick
Rogue's gallery est un double-album qui est sorti il y a quelques temps chez Anti - un excellent label, qui soigne les pochettes, et qui a signé bon nombre de musiciens passionnants, Tom Waits, Tricky, et Nick Cave en tête. Ce recueil de ballades de pirates, de chansons de la mer et de Chanteys, sorte de chants de travail scandé par les marins pour garder le rythme tout au long de la journée, a été initié par Johnny Depp, qui en a eu l'idée sur le tournage de Pirates des Caraïbes. Le projet était donc simple : réunir des musiciens, leur proposer un certain nombre de morceaux de pirates, les laisser choisir, répéter et enregistrer dans la foulée. Ont répondu présents un bon paquet d'artistes, célèbres (Bono, Sting) ou plus confidentiels (Rufus Wainwright, son père Loudon, Nick Cave, Joseph Arthur). L'aventure de l'enregistrement est racontée par Hal Wilner, le producteur, dans les notes de pochette du disque. Tout s'est fait au débotté, certains des musiciens jouant sur l'album n'étaient même pas au courant du projet la veille : "allo, Nick Cave ? Dis voir t'es en ville en ce moment ? Chanter des chansons de pirates ça te dit ?" Le résultat est vraiment intéressant et contrairement à bon nombre de compilations, l'ensemble est assez homogène. Les enregistrements ont été rapides, détendus et les égos parfois surdimensionnés ont visiblement été priés de rester au vestiaire.
L'ambiance est donc au rhum, aux envies de prendre la mer, aux bouges des ports, aux histoires sordides ou amusantes, aux vociférations de pirates. Quarante-trois titres et beaucoup de perles : le Fire down below (expression imagée pour parler... d'une bonne chtouille) que s'approprie Nick Cave est vraiment dans le ton (avec des Hey ah hi ha hooo qui ponctuent chaque refrain), Loudon Wainwright III, nous gratifie d'une splendide ballade : Turkish revelry, Bill Frisell (dont je n'ai jamais entendu parler) joue un instrumental à la guitare qui me rappelle le magnifique album de reprises de standards de la pop chinoise de Gary Lucas, un morceau délicat, fin, et qui étrangement, a toute sa place dans cet album. Eh oui, on a beau être un pirate, on a le droit de rêver sous les étoiles, la tête embrumée par le rhum et de se laisser griser par la mélancolie, à l'image du pirate sur la pochette (une peinture de Howard Pyle).
Et puis c'est toujours un bonheur de retrouver Lou Reed, ou encore Rufus Wainwright aux détours de morceaux, de reconnaître des timbres de voix familiers, de se dire que ça a dû être une belle partie de plaisir pour eux en studio à jouer aux pirates comme quand ils étaient gosses.
Apparemment, Hal Willner en aurait encore sous le coude, de quoi remplir un autre double album (il aura quand même retrouvé près de 400 morceaux du répertoire des pirates et des marins). Alors, à quand la suite Captain Jack, vieux pirate ?