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Des quelques disques qui changent la vie (3) - Tricky, Maxinquaye et Pre-millennium tension



Tricky. Beaucoup de sentiments et d'émotions se rattachent pour moi à ce nom. Je me rappelle très nettement dans quelles conditions j'ai acheté ses deux albums, ses premiers en solo. Une époque légèrement différente de maintenant, les amis. J'avais 16 ans et il était vraiment exceptionnel que je puisse acheter deux disques en même temps. Eh oui, pas de mp3, pas moyen de choper de la musique aussi facilement qu'aujourd'hui, et pas l'ombre d'un disquaire à moins de 50  km de chez moi. Quand on a 16 ans, ça fait pas mal d'obstacles, qui s'avèrent difficilement franchissables. Chaque occasion d'acheter des disques était donc rare et précieuse. La quête du saint Graal. Le trajet aller dans la ville d'à côté, je le passais à gamberger, à me dire "bon Dieu, quel disque je vais acheter ?" ; le trajet retour, je le passais à dévorer les notes de pochette, rongeant mon frein avant de pouvoir enfin m'en mettre plein les oreilles.

Ce jour-là, j'ai donc pu m'acheter non pas un, mais deux disques. Je n'avais jamais entendu la moindre note de la musique de Tricky, j'avais lu des papiers élogieux sur lui et j'étais parti de chez moi avec la ferme intention de me procurer ses deux albums.


Je les ai évidemment écoutés dans l'ordre chronologique. Maxinquaye en premier, donc. Premier choc. J'eu tout loisir de me plonger dans la riche pochette, constituée de montage photos et de paroles extraites de l'album durant le trajet retour, et le moins qu'on puisse dire c'est que la curiosité avait laissé place à une vraie impatience. Arriva enfin le moment où je mis le cd et l'écoutai. La claque. Pour moi qui n'écoutait que de la pop, du rock et du folk à l'époque, la musique de Tricky était sans égale, je n'avais aucun point de comparaison, rien à quoi me raccrocher. Ce qui faisait déjà de Maxinquaye un grand disque. N'est-ce pas ce qu'on recherche tous en musique ? Le disque qui bouscule les évidences, qui est profondément novateur ? Bien-sûr, les années passant, et après avoir écouté un bon paquet de disques, je me suis rendu compte que Tricky avait lui aussi ses influences, et que sa musique faisait écho à d'autres. Mais ça n'a rien retiré à la force de son Maxinquaye, album foisonnant, sombre, d'une richesse telle qu'il est inusable. Un labyrinthe dans lequel il est bon de se perdre. Une musique à la fois terriblement instinctive et cérébrale. Chaque morceau est drapé dans une ambiance différente, tantôt pesante, tantôt mystérieuse, tantôt furieuse. Tricky n'épargne pas l'auditeur, il le perd, il se joue de lui, il l'emmène où il veut.

Mais, il est difficile de parler de la musique de Tricky sans évoquer son alter ego, Martina Topley Bird, qui l'acompagne au chant sur presque tous les morceaux. Elle est sa respiration, sa muse, elle emmène encore plus loin sa musique et son timbre de voix se marie à merveille avec le sien, grave et éraillé.

Le premier morceau de Maxinquaye, Overcome, commence par une interrogation : "Are you sure you wanna be with me ? I've got nothing to give" "es-tu sûr de vouloir être avec moi ? Je n'ai rien à donner", mettant d'emblée à nu les failles et les doutes de Tricky (sur lui-même, sur la fragilité des relations qu'il peut avoir avec son entourage). Le travail sur la rythmique, comme sur tout le disque, est impressionnant et donne une dimension, une profondeur démente au morceau. Overcome enveloppe le disque d'une aura de mystère, d'une sorte de gaze impalpable, comme si Tricky nous parlait d'un endroit connu de lui-seul, inaccessible.

La rythmique bancale de Ponderosa fait entrer un peu de lumière, avant qu'un piano échappé d'un asile ne rentre et transforme ce morceau en une sorte de danse macabre. Tout s'accélère avec Black steel, plus organique que les deux précédents titres. Puis les titres s'enchaînent, pour construire une mosaïque de sons et de rythmes inédits. Un collage, jamais surchargé, de samples précis, avec une science de l'écriture ahurissante pour un premier effort solo.

Un titre comme You don't donne l'impression de se sentir écrasé par le soleil, un genre de soleil nucléaire, malsain. Sur ce morceau, on ne retrouve pas la voix de Martina mais celle, plus soul, plus profonde, de Ragga et ce diable de Tricky qui répète des "You don't you don't wanna even try" "tu ne veux même pas essayer". Feed me qui clôt le disque, glace le sang et nous renvoie à l'ambiance du morceau d'ouverture Overcome, la boucle est bouclée et Tricky s'en va, prêt à affronter ses démons, à les prendre à bras le corps, prêt à en découdre, déjà obnubilé par les sons de Pre millennium tension, l'album qui fera suite à Maxinquaye.


Pre-millennium tension, donc. Tricky décide de pousser encore plus avant les expériences entrevues sur Maxinquaye. Et sort un album monolithique, sombre, et vraiment flippant. On a parlé de suicide commercial quand il est sorti, un peu comme quand Lou Reed a enregistré Metal Machine Music. J'ai lu aussi que Tricky se mettait en danger, prenait des risques, ouvrait une nouvelle voie. Tout ça est plutôt vrai. Mais, si vous écoutez ce disque, vous vous rendrez rapidement compte que c'est
aussi vous qu'il met en danger. La musique n'est plus qu'une coulée de lave froide, les paroles résonnent comme des mantras de possédés, répétées ad nauseam. La basse, omniprésente, structure les morceaux, impose sa rythmique, enchaîne uppercut sur uppercut. Cet album est un gouffre, à côté duquel Berlin de Lou Reed sonne comme de la pop naïve, tout juste acidulée. Seule la voix de Martina donne un peu d'air à l'ensemble.

On retrouve bien-sûr toujours les mêmes interrogations chez Tricky : "you and me what does that mean ? Forever, what does that mean ?" "Toi et moi, qu'est-ce que ça veut dire ? Pour toujours, qu'est-ce que ça veut dire ? ", mais la musique a pris un virage radical. L'atmosphère est suffocante, irrespirable, viciée. Une musique de paranoïaque. Une musique de terre brûlée. Personne ne peut désormais suivre Tricky sur ce terrain. On ne peut que l'écouter, à la fois terrorisé et fasciné par ces sons venus de nulle part qui prennent à la gorge, font naître des hallucinations, des sueurs froides, des vertiges. Et même lorsque la tension laisse place à une accalmie, le poison s'insinue encore et toujours, comme à l'écoute du glaçant She makes me wanna die, dans lequel la voix de Martina joue à cache cache avec celle de Tricky, le tout soutenu seulement par une guitare et une batterie.

Il y aurait tellement à dire sur ce disque. Mais le plus important est de préciser qu'on ne peut pas en sortir indemne, et qu'il ne laisse pas indifférent. On peut le détester ou l'adorer, on peut le trouver malsain, glauque, ou passionnant, on ne peut y entendre qu'une bouillie infâme ou le trouver d'une beauté vertigineuse. Profondément humain, Tricky se tient là, intègre, et avec Pre millennium tension, il signe une oeuvre sans concessions, d'une honnêteté hors du commun. Une oeuvre de possédé.

Presque dix ans plus tard, ces deux disques n'ont pas pris une ride et ont gardé intact leur pouvoir de fascination. J'ai perdu de vue Tricky après ces deux albums. Il est allé si vite et si loin dès le début... Je ne sais pas où il en est actuellement. Mais c'est un génie, et il sortira d'autres chefs-d'oeuvre, j'en suis persuadé. En attendant, je vais me replonger dans ses albums fabuleux, histoire de me perdre un peu plus.
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