
Blood on the tracks me rappellera toujours mes quelques années passées à Paris, dans notre minuscule appartement du XVIIIe arrondissement. A l'époque, pas si lointaine, cet appart avait tout du rêve éveillé : obtenu à l'arrache pour un loyer, certes hors de prix, mais moins élevé que partout ailleurs à Paris, entouré d'immeubles, avec un vieil escalier en bois qui craque, des voisins de toutes origines, un quartier vivant, cosmopolite... On était là où il fallait, là où les choses bougent, à Paris, nom d'un chien ! Les concerts nous tendaient les bras, les petits cinés indépendants, qui reprogramment Dead man de Jarmusch nous faisaient de l'oeil, la vie qui ne s'arrête jamais, toute cette agitation, cette tension, tout ça on le recherchait depuis un moment. C'est à cette époque que je commence à découvrir Dylan, en commençant par emprunter ses disques des années 60 à la médiathèque du coin. Je prends claques sur claques : de Freewheelin' à Blonde on blonde, de Nashville skyline à Bringing it all back home, ce type enchaînait tous les six mois des albums déments. Je m'écoutais Don't think twice it's allright, en regardant par la fenêtre le bout de ciel parisien au dessus des immeubles, ça sonne romantique, non ?
Après avoir arpenté de long en large ses disques du début, je me suis souvenu avoir entendu beaucoup de bien d'un certain Blood on the tracks, disque perdu au milieu des années 70 (il est sorti en 75) et de la disco. La pochette est certainement une des pires de Dylan, mais "peu importe le flacon...". Finalement, je le prends à la médiathèque, avec une certaine appréhension : je me dis que je vais peut-être pour la première fois écouter un mauvais disque de Dylan... Même s'il doit y en avoir, Blood on the tracks n'en fait pas partie, tout comme la douzaine de disques de Dylan que je connais. Au contraire, c'est certainement son meilleur album. Sa beauté m'a frappé dès la première écoute, sa profondeur aussi. Comme d'habitude, les textes sont extrêmement travaillés, et révèlent un Dylan en pleine tourmente conjugale. Idiot wind, est à ce titre le morceau le plus cruel qui soit : j'aurais pas aimé être son épouse et écouter cette chanson " you're an idiot Babe, it's a wonder that you still know how to breathe", "I can't even touch the books you've read" et autres gentillesses du même acabit. La violence de ces paroles est accentué par le chant, complètement possédé. Le sommet du morceau arrive vers la fin, quand il chante "you never know the hurt I suffer, nor the pain I rise above" et là on sent, dans sa voix, que tout ce qu'il raconte c'est du vécu, c'est des années de non-dit, de rage contenue, de mal-être, mais le pire vient avec la phrase suivante : "and i never know the same about you, your holiness or your kind of love, and it makes me feel so sorry". Dylan fait ce constat terrible : on ne s'est jamais compris, il sait qu'il ne reste que des ruines, et des regrets. Il fond ce morceau dans un mélange inoui de rancoeur, de rage, de haine, et pourtant, au final c'est probablement une des plus grandes chansons d'amour.
L'album entier ne parle que de ça : amours perdues, naissantes, trahies... Après le coup de grâce de Idiot wind, Dylan enchaîne avec You're gonna make me lonesome when you go dans laquelle il évoque, sur une mélodie magnifique, la naissance d'un amour voué à s'en aller aussi vite qu'il est venu. La musique est au diapason de la force et de la qualité des textes : le son obtenu par les musiciens est fantastique, une basse ronde, une guitare sèche, un harmonica... La douceur des mélodies offre un contrepoint parfait à la noirceur du propos. Les trois derniers morceaux de l'album sont bouleversants : If you see her, say hello, Shelter from the storm, et Buckets of rain sont autant de merveilles de musique apaisée, dans lesquelles s'élève la voix de Dylan.