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N'ayez pas peur de Robert Crumb !


Autoportrait


Planche extraite de Kafka for beginners


No way out


Après-midi tranquille à Amsterdam. On déambule dans les rues, entre les canaux, on flâne, on joue les touristes. Sans autre but que de tomber par hasard sur un magasin sympa, une maison insolite, ou quelque chose d'approchant. Et puis, sur une petite place, on tombe sur un genre de maison de la presse qui propose des revues introuvables, et là je les vois : deux livres de Robert Crumb ! Le premier : R. Crumb's heroes of blues, jazz and country qui compile toutes les cartes que le dessinateur a consacrées à ces héros oubliés de l'americana ; le second : R. Crumb's handbook, soit une biographie et une compilation des principales planches de Crumb (on retrouve Fritz the cat, Mr Natural, etc.). Chacun des volumes était vendu avec un cd (qui réunissent les héros de Crumb et ses prestations dans divers groupes comme les Primitifs du Futur). Deux magnifiques livres + deux cds, comment résister ? Je les ai donc ramenés dans ma valise.

Robert Crumb est dessinateur de B.D. ou plutôt de Comics. Fasciné par ceux qu'il dévorait étant enfant - genre Mickey, Donald - il a perverti le genre en s'inspirant des dessins mais en laissant libre cours à ses obsessions : le sexe, bien-sûr, mais pas seulement : la musique, le pouvoir des médias, les marginaux, les femmes, la manipulation, la mort - et toutes ces foutues questions métaphysiques qui ne trouvent jamais de réponses - mais ce sont les questions qui comptent, non ?

Souvent taxés de pornographie, ses dessins ne doivent pas être réduits à cette seule étiquette. D'abord ce n'est pas si grave que ça, surtout quand on a le talent de ce gars-là ; ensuite, son oeuvre est 
complexe, sarcastique, cynique et s'arrêter à ses planches scabreuses sans en comprendre l'intérêt - qui dépasse la pornographie - est une erreur. De Mr Natural à Fritz the cat en passant par des planches plus autobiographiques, et sa passion pour la musique populaire de la première moitié du vingtième siècle, Crumb a créé un univers foisonnant dans lequel les femmes ont toujours une taille imposante, écrasante et des formes généreuses, les chats sont lubriques et les bonnes familles américaines cachent mal leurs vices. Observateur hors-pair de son pays natal - les Etats-Unis - il est rapidement devenu, bien malgré lui, un pape de la contre-culture, ce qui a fait que je l'ai connu. Evidemment, Crumb déteste ce rôle et la marchandisation de son oeuvre - qui, sans atteindre des sommets, est tout de même mondialement connue et reconnue et qui a donné lieu à du merchandising (bon, ok c'est pas Harry Potter non plus) - il a d'ailleurs quitté le continent américain pour s'installer, mais oui, dans le sud de la France, afin d'être plus tranquille. Il a aussi refusé de faire une pochette pour les Rolling Stones en leur répondant qu'il exécrait leur musique et les gesticulations obscènes et pathétiques de Jagger. En même temps cet incorrigible misanthrope n'écoute rien de postérieur aux années 1950, ceci expliquant cela. Crumb : " Pour moi la musique est un plaisir, une récréation. Elle reste ma principale consolation d'exister. Je parle beaucoup d'authenticité quant à la musique que j'aime. C'est une qualité qui ne s'argumente pas. L'ethnomusicologue Alan Lomax disait un truc très juste : " si on oublie notre vieille musique, il n'y aura plus d'endroit où aller ni de foyer où retourner pour aucun d'entre nous, parce que tous les lieux se ressembleront". Les premiers gars du rock n'roll ont été produits par de petits indépendants comme Sun. Les gros labels ne voulaient même pas en entendre parler. Quand ils se sont rendus compte que les adolescents les adoraient, ça a été de la folie. Les grands patrons ne voulaient plus manquer de nouvelle vague. Alors, ils signaient tous les jeunes types. Depuis lors, il ne peut pas y avoir de musique underground. La seule musique underground envisageable, c'est celle que les jeunes ignorent. Je ne sais pas, je suis peut-être simplement anachronique. Avec l'âge, j'écoute de plus en plus profondément la musique. Je paie le prix fort. Même quand je me rends au supermarché, je ne peux pas supporter la musique qu'ils passent. J'ai juste envie de fracasser les haut-parleurs. Aline me dit : "pourquoi tu t'énerves ? Pense à autre chose." Je n'arrive pas à penser autre chose." (1) Voilà qui est dit, non ? Sur le monopole des radios et de la musique de merde dans notre société, la messe est dite depuis longtemps et comme il le dit si justement, ces horreurs ont investi depuis longtemps la sphère publique de sorte qu'il est impossible d'y échapper, à moins de rester cloîtré chez soi, au hasard dans le sud de la France. La musique - enfin si on peut appeler ça de la musique - est maintenant dans les rues des centre-villes (nom de Dieu, on peut même plus marcher tranquillement sans se faire agresser par le dernier tube à la con).

Les deux livres achetés à Amsterdam sont donc d'autant plus précieux qu'ils contiennent la musique qu'aime Crumb, et qu'il a jouée aussi dans divers groupes. L'occasion de découvrir des musiciens méconnus, bluesmen noirs, groupes de country (généralement des familles), premiers jazzmen. Et d'opérer un retour aux sources, à la genèse de toute la musique du 20è siècle.

Quant à ses personnages, j'ai une préférence pour le gourou Mr Natural, avec sa barbe blanche immaculée, ses yeux comme des billes qui vous hypnothisent, et sa manière de manipuler les gens...


Vous voyez bien, les amis, que ce Mr Natural ne vous veut que du bien ! Et qu'il ne faut pas avoir peur de ce satané Robert Crumb ! En plus, ce type a de saines lectures, puisqu'il lit Kafka. Il a même tiré de la vie et de l'oeuvre de l'écrivain tchèque une bande-dessinée, dont le texte est signé David Zaine Mairowitz. Intitulée Kafka for beginners, cette B.D. est une porte d'entrée idéale dans l'univers kafkaïen. Elle permet de mieux cerner la personnalité complexe de Kafka, et propose des planches qui reprennent certains passages de ses nouvelles et romans inachevés, le tout avec le génie de Crumb. Par ailleurs, on se rend rapidement compte que Crumb a dû retrouver, en lisant l'auteur de La métamorphose, nombre de ses cauchemars et hallucinations (notamment les femmes qu'il représente toujours exagérément grandes, tout comme le faisait Kafka). Quand un grand dessinateur rencontre un génie absolu du 20è siècle, ça donne un résultat intouchable. Le texte de mairowitz évite les clichés habituels, et les deux compères n'hésitent pas à se mettre en scène, à la fin de la B.D., avec beaucoup de second degré et d'ironie. En témoigne cette planche :

On voit encore ici l'obsession typiquement crumbienne de la marchandisation de la culture. Mais qu'on se rassure : ni Kafka ni Crumb ne pourront devenir des produits inoffensifs, sans saveurs, qui n'ont rien à dire. C'est pour ça qu'ils font si peur (Kafka a été interdit par les nazis, les communistes, et Crumb a sans arrêt à se justifier de ses dessins scabreux). Alors, n'ayez pas peur de Robert Crumb, il a des trucs intéressants à vous dire... si si, c'est Mr Natural qui vous le dit !

(1) Cette citation de Crumb est extraite de l'entretien qu'il donnât au magazine Vibrations en novembre 2003 (numéro 58).
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