
31 Knots est sans doute le groupe que j'aurais le plus écouté cette année. Et je guettais depuis un moment leurs dates de concert, pour avoir une chance de voir ce trio sur scène, là où ils excellent. Patiemment, j'ai donc attendu, voyant défiler les dates de concert à Paris, et dans d'autres villes, en me disant qu'avec un peu de chance, ils passeront à un moment ou à un autre soit à une date qui me convient, soit à deux pas de mon palindrome (Rennes, par exemple). Et l'attente ne fut pas vaine.
Le Cabaret électric, petite salle du Havre, accueillait ce samedi 27 octobre trois groupes, dont, bien entendu, 31 Knots comme tête d'affiche. La salle est très sympa, des canapés, un bar, une minuscule scène, guère plus grande qu'une MJC de province, de quoi voir les artistes de très près, sans tricherie, les regarder suer sur leurs instruments, et entrer en transe avec eux. Les deux premières parties étaient correctes, avec deux groupes français sous hautes influences Fugazi, qui donnèrent le ton de la soirée.
Et puis ils sont arrivés, vers 23h. On est une cinquantaine, maximum, et on est collés à la scène. Les boucles enregistrées par le groupe résonnent, pendant que l'immense bassiste s'installe, que le batteur aux cheveux longs s'apprête à cogner ses fûts et que le chanteur débarque, masqué, avec une valise énorme, prêt à en découdre. Chaussures blanches usées jusqu'à la corde, costume sombre, il entame pied au plancher le concert. Ou plutôt le spectacle. Car 31 Knots, ce n'est pas seulement la musique la plus excitante que j'aie écoutée depuis des lustres, c'est aussi une vraie science de la scène, de la transe, du spectacle. Il faut les voir bouger sur scène, ces types auraient très bien pu être danseurs, sans problème.
Les morceaux s'enchaînent rapidement, et je reçois uppercuts sur uppercuts, un pur moment de rock n' roll ! La transe, tout simplement. Tout y est, tout est en place pour qu'on puisse hurler ?rock n' roll is not dead !? et envoyer tous les connards qui disent le contraire au Diable. La classe, l'énergie, le génie créatif, ces mecs ont gagné le gros lot.
Haege, le chanteur, n'hésite pas à aller dans le public, ici c'est pas un stade, il y a encore de la place pour l'improvisation, le contact, il n'y pas de vigiles, on est entre initiés, entre potes. Le contact, d'ailleurs, il le cherche, en dansant comme un derviche-tourneur épileptique. Au début du concert, et pour sa première descente auprès des quelques heureux élus spectateurs, il a marché sur un manteau posé au bord de la scène. A la fin du morceau, il s'est excusé avant d'ajouter : ?rassurez-moi, on est en France, j'ai pas besoin d'appeler un avocat !?.
La set-list de leur dernier concert européen (vivement le prochain album, qu'ils reviennent par chez nous) était démente : des extraits de leurs deux derniers albums et de leurs deux derniers eps. Le tout balancé à 200 à l'heure, par des musiciens hallucinants, des virtuoses. A la fin du concert, Haege fait une dernière incursion dans le public, simplement éclairé par une spectatrice qui tient une lampe de poche, le bassiste descend aussi, le regarde droit dans les yeux et suit la moindre inflexion de sa voix avec sa guitare. Magique. Autre grand moment, lorsque le chanteur met un masque de diable, une bible dans la main, et se met à chanter à tue-tête, comme une sorte de fou-furieux illuminé l'énorme Sanctify. Morceau que vous retrouverez, les amis, dans la play-list.
Le concert restera dans les mémoires des quelques spectateurs qui auront fait le déplacement comme un grand moment, un truc intense et rare. Ce soir là, les trois gars de 31 Knots ont démontré qu'une autre façon de jouer est possible, à l'écart de toutes les normes (musicales, promotionnelles, etc.), une façon profondément honnête, directe, géniale. Et ils m'ont filé une pêche d'enfer, ouais. Moralité : dans ce bas-monde, il y a de la place pour de la vraie bonne musique, et vous la trouverez plus sûrement jouée par de parfaits inconnus, dans de minuscules salles.