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20 décembre 2006 3 20 /12 /décembre /2006 18:53

Combien de fois vous êtes-vous attardé dans une salle obscure jusqu'à la toute fin du générique pour avoir une chance d'apercevoir le nom d'un artiste ou le titre d'un morceau que le réalisateur a choisi ?
Le cinéma est un vecteur de musique dément. J'ai pu ainsi découvrir énormément de musique, et notamment le magnifique Requiem de Gabriel Fauré, dans une salle obscure. Placé au début de La ligne rouge de Terrence Malick, In Paradisum, dernier mouvement du Requiem, venait illuminer les images des îles mélanésiennes. Je réentendai quelques jours plus tard ce même extrait, chanté à l'école de musique de ma ville. Le déclic se produisit rapidement, les connexions furent rapides - j'ai entendu cette merveille récemment, mais où bon Dieu ? J'y suis ! Terrence malick ! Un simple coup d'oeil au programme que je tenais dans les mains, et le nom de Fauré ainsi que le titre de l'oeuvre m'apparaissaient. Trouver un enregistrement de ce fameux Requiem ne fut qu'un jeu d'enfant puisqu'il était dans la discothèque de mes parents.

Cela faisait de longs mois que je n'avais pas réécouté cette oeuvre, et c'est en mettant la B.O. du dernier film de Jim Jarmusch que ce Requiem s'est rappelé à mon bon souvenir. Je sais ce que vous devez vous dire. Une messe des morts pour Noël, c'est pas l'idéal. Pourtant ce Requiem n'a rien de morbide, au contraire. Bien-sûr les tonalités sombres, pesantes du Introït et Kirie et de l'Offertoire peuvent refroidir au premier abord, mais le Requiem ne cesse de gagner en lumière, mouvement après mouvement. Les morceaux sont plus courts, et leur construction annonce la pop (non, je ne délire pas). Sanctus, avec ses choeurs et ses cuivres puissants et sa fin apaisée est un des sommets de ce chef-d'oeuvre. Puis vient le Pie Jesu qui me ferait chialer comme le plus pur Johnny Cash. Archi connu, utilisé à tort et à travers - genre pour vanter les mérites d'un scooter -, parfois utilisé intelligemment - par Jarmusch dans son dernier film -, ce morceau est un moment suspendu, hors du temps, qu'il est impossible de ne pas écouter religieusement.

Les notes élégiaques et la pureté des voix du In Paradisum qui clôt ce Requiem donnent un avant-goût du Paradis, et permettent d'envisager
la mort, pendant les trois minutes que dure ce morceau, sans en être effrayé.

Mais c'est encore Fauré lui-même qui parle le mieux de son Requiem : "Mon Requiem... on a dit qu'il n'exprimait pas l'effroi de la mort, quelqu'un l'a appelé une berceuse de la mort. Mais c'est ainsi que je sens la mort, comme une délivrance heureuse, une aspiration au bonheur d'au-delà, plutôt que comme un passage douloureux."
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15 décembre 2006 5 15 /12 /décembre /2006 10:45

"Hello I'm Johnny Cash."

La première fois que j'ai entendu ces mots, je ne me doutais pas que ça changerait ma vie. J'avais vaguement entendu parler de ce type. Ce qu'il en resortait : discographie monumentale, plusieurs périodes alternant hauts et bas, de quoi se perdre donc. Comme avec tous les grands, difficile de se lancer tant la tâche paraît ardue : par où commencer, où chercher, quels disques éviter ? Eh bien, les amis, j'ai eu une veine du tonnerre avec Monsieur Cash, mon personal Jesus. Je suis tombé sur le Live at Folsom, dont les murs doivent encore résonner de son fameux
Hello I'm Johnny Cash et de tous les morceaux qu'il a joués pendant ce concert devenu mythique. Et surtout je suis tombé sur les American recordings, les quatre disques qu'il a enregistrés avec Rick Rubin au beau milieu des années 90, après une longue traversée du désert, soit ce que l'homme en noir a fait de plus bouleversant.

Le premier morceau que j'ai entendu de lui est donc Folsom Prison Blues, lancé à 200 à l'heure devant des détenus fous-furieux. Il faut l'entendre pour le croire ! "I shot a man in Reno, just to watch him die" "j'ai buté un mec à reno, juste pour le voir mourir". Les taulards deviennent dingues, pourtant on est à la fin des années 60, et la country n'est pas vraiment leur tasse de thé, mais ils reconnaissent en Cash un frère, et le concert, enregistré pour Columbia, relance sa carrière. Un second concert à San Quentin sera même immortalisé. Pour décrire le son de Johnny Cash, rien de mieux que les mots de June Carter, sa muse : "régulier comme un train, aiguisé comme un rasoir". Le fameux "chicka boom, chicka boom" métronomique. Un truc à devenir dingue. Depuis, je suis possédé par sa musique. Cocaïne blues me fout vraiment la tête à l'envers. Il faut entendre la voix profonde de Cash chanter cette histoire sordide d'un type cocaïné qui bute sa copine et finit à Folsom par dessus les hurlements des détenus. Frissons garantis.

Tout le disque repose sur cette ambiance qu'aucun autre live classique ne peut posséder, une ambiance électrique, dangereuse, presque malsaine. Les matons qui devaient se chier dessus à se dire "pourvu qu'il arrête rapidement ses conneries sinon ça va déraper" et Cash qui en rajoute : "vous buvez cette eau ?" "Folsom, je te maudis, tu as ruiné ma vie". Et il ramène June Carter, qui ne se démonte pas devant ces gars qui n'ont pas vu de femmes depuis Dieu sait quand, et qui fait son numéro habituel de fille marrante, grande gueule. Et ils se mettent à chanter Jackson "We got married in the fever"  et toujours ce chicka boom diabolique, obsédant. Sur Dark as the dungeon, Cash se marre en plein milieu du morceau, annonce que le concert est enregistré et les détenus se mettent à hurler de plus en plus fort, à chaque fin de phrase.

Le plus fort dans ce concert, c'est que Cash ne misera pas que sur des morceaux rapides, mais aura le cran de baisser la lumière, de s'asseoir et de chanter des ballades magnifiques, qui prennent aux tripes et fendent le coeur des gros durs de Folsom. Send a picture of mother, Give my love to Rose, des chansons de pauvres types, loins de chez eux. Le silence des taulards est impressionnant pendant qu'il les chante. On les imagine ruminer et ravaler des larmes amères en baissant la tête.

Le Live at Folsom m'a donc mis à genoux. Mais le mieux, avec Cash, c'est que c'est à la fin de sa vie qu'il a sorti ses meilleurs disques - la série des American recordings sous la houlette de Rick Rubin - ce qui est assez rare pour être souligné. De 94 à sa mort en 2003, l'homme en noir ne cessera d'enregistrer des disques beaux à pleurer, laissant cinq albums dans la série American, et un coffret - Cash Unearthed (quatre disques inédits). En espérant que Rick Rubin en a encore sous le coude. Sur ces derniers enregistrements, Cash, qui n'a plus rien à prouver, chante simplement, accompagné de sa guitare, sans fioritures, des morceaux bouleversants (des reprises qu'il s'approprie, des morceaux à lui, des traditionnels). Ses disques sont des trésors, il suffit d'écouter sa version de Danny Boy, qu'il chante accompagné d'un orgue, pour s'en convaincre.

Allez comme c'est Noël, cadeau les amis ! En cliquant ,  vous tomberez sur le clip de Hurt un morceau de Nine Inch Nails, magnifié par Johnny Cash et sorti sur son dernier album (de son vivant) American IV The man comes around.

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8 décembre 2006 5 08 /12 /décembre /2006 20:54

Depuis quelques temps, Chan Marshall ne se fait plus accompagner par le Memphis Rythm Band, mais par un groupe réduit à quatre, un clavier, une basse, une batterie et le grand Judah Bauer. Les Transmuscicales n'ont pas laissé passer l'occasion de réunir à nouveau ce groupe.C'était donc avec une grande impatience que j'attendais ce rendez-vous marquant la rencontre musicale entre un guitarise génial - Judah Bauer - et l'exceptionnelle Chan Marshall - alias Cat Power. L'attente ne fut pas vaine.

Les couleurs soul que donnait le Memphis Rythm Band à la musique de l'américaine ont laissé place à un blues du diable, mené de main de maître par un Judah Bauer au sommet de son art. Il était tout simplement incroyable hier soir. Le groupe dégotté par la belle n'était pas en reste. Le claviériste - un type immense, qu'on croirait sorti tout droit des Cure, et qui m'a bien fait marrer quand les roadies installaient le matos (il a passé son temps à se foutre de la gueule d'un Dj pathétique en ayant l'air de se dire : "mais sur quelle planète je vis là ?") - a installé, dès son entrée sur scène, une photo de Dylan sur son piano. Le concert commençait donc sous de bons auspices.

La set-list a fait la part belle aux relectures des morceaux de The Greatest, puis il y a eu une reprise fantastique du Satisfaction  des Stones. Seul bémol, la salle ne se prêtait pas du tout à la musique délivré par le groupe - un hangar. Bordel : un hangar ! Pourquoi reléguer la musique en périphérie, dans des hangars ? J'aurais rêvé voir ce concert dans un petit bar enfumé (tant qu'il y en a encore) et pas dans cet entrepôt.

Mais revenons à l'essentiel, la musique. J'ai eu l'impression de voir Dylan, de voir les Doors, de voir J.B. Lenoir, en tout cas j'ai vu des fantômes hier soir. Malgré les problèmes liés à la salle - Chan Marshall était quelque peu surprise de se retrouver dans un hangar et souhaitait que tout sonne plus brut - c'était divin. Impossible de résister : Judah Bauer a livré une prestation que je suis pas prêt d'oublier. Sans sourciller il dirigeait l'ensemble à la perfection, se faisant discret pour laisser la place à Chan Marshall, puis reprenant la main avec des riffs hallucinants, se mettant toute la salle dans sa poche. Comme à un concert du Blues Explosion, la sueur coule : "YEAH that's the sweat of the Blues Explosion" et je commence à taper du pied comme un dingue et à gueuler des Yeah ! Yeah ! Les musiciens prennent leur pied, ça se sent à des kilomètres.

A ce titre, le courant passe vraiment entre Judah et elle. Le truc c'est qu'elle a compris qu'elle était limitée comme musicienne (pas comme chanteuse) - ce qui a donné ce style intimiste bouleversant sur ses premiers enregistrements - et  qu'elle sait s'entourer en conséquence. Quand elle revisite la soul, elle prend le Memphis Rythm Band, et quand elle revisite le blues elle se dit : "autant demander au meilleur". C'est là que Judah Bauer rapplique. Les voir tous les deux sur scène est une chance. Elle n'aura pris qu'une seule fois sa guitare hier soir, oubliant même de passer sa lanière de guitare. Elle en jouera à genoux, le grand Judah la regardant - à genoux lui aussi - droit dans les yeux.

La musique populaire américaine, l'americana, la musique du sud profond, voilà ce qu'elle fait vivre, que ce soit avec le Memphis Rythm band ou avec Judah Bauer.
« Ce sont des ambiances du Sud où j'ai été élevée. Les histoires de mes ancêtres sur quatre générations, des petits Blancs pauvres et incultes, incapables de gravir l'échelle sociale, comme de souffler un peu : des vies difficiles.» Et quoi de mieux que le blues pour oublier tout ça ?
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5 décembre 2006 2 05 /12 /décembre /2006 20:00

L'avantage d'avoir un salaire c'est qu'on peut acheter des disques de groupe totalement inconnu, qu'on a jamais entendu, comme ça, en suivant les conseils d'un pote. Sensation géniale de pouvoir dire : "hey ! si je devais acheter un seul disque, tu me conseillerais lequel ?" "Avatar de Comets on fire" "Ok, je prends !" Sensation encore plus géniale après une écoute attentive dudit groupe ! Un groupe américain, qui joue du rock psyché tout droit venu des 70's et de la côte ouest des Etats-Unis. Je dois avouer que la prétention de bon nombre de groupes dans ce genre de musique m'a toujours franchement emmerdé mais les Comets on fire sont tout sauf prétentieux. Talentueux, allumés, virtuoses, mais pas prétentieux.

Au programme de leur album (le deuxième) : sept morceaux qui s'étalent - comme il se doit - sur six à huit minutes, solos de guitare comme on en fait plus, basse énorme, ambiances enfumées,
un pur brûlot digne du MC5, et surtout des bonnes mélodies. Et puis il y a cet instrumental énorme : Sour smoke où les Comets on fire font du Led Zep, mais sur Tatooine.

En fait, autant dire que ces gars sont complètement hors-sujets pour l'époque, ce qui les rend encore plus attachants. Alors si vous me demandez un de ces quatre : "hey ! si je devais acheter un seul disque, tu me conseillerais lequel ?" je répondrai : "Avatar de Comets on fire", sans hésiter.
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30 novembre 2006 4 30 /11 /novembre /2006 14:15

Tom Waits revient en grande forme. L'homme à la voix éraillée et au chapeau toujours vissé sur sa tête présente ses orphelins sur par moins de trois disques. En cinquante-quatre morceaux (!), il offre un panorama exhaustif et fascinant de son génie. Sur le premier cd, Brawlers, les morceaux sont des blues, sur Bawlers, le deuxième, il retrouve la veine d'Alice, enfin sur Bastards, c'est à un genre de cirque un peu déglingué qu'il nous convie. On retrouve ainsi, intact, tout l'univers de ce type franchement attachant avec ce nouvel album monumental.

Je dois avouer que la somme que représente ce disque m'a fait un peu peur. Comment aborder ces trois disques, ces plus de trois heures de musique ? Je me suis finalement intéressé au deuxième disque, après avoir écouté quatre morceaux de chacune des galettes, sur mon discman, dans un train pour Dijon. Non pas que les morceaux entendus sur le premier et le troisième m'ont paru moins bons - loin de là. C'est juste que sur Bawlers, j'ai retrouvé l'ambiance d'Alice, que je tiens pour un chef-d'oeuvre absolu. Le premier morceau est une merveille qui a juste un défaut : il ne dure qu'une minute et des poussières, c'est Bend down the branches et ça ressemble à un genre de mélodie qu'on pourrait chanter à des enfants, à noël : "close your eyes and go to sleep, bend down the branches". Puis Tom Waits enchaîne avec You can never hold back spring qui a un goût de pluie,
Long way home qui chaloupe tranquillement avec une basse bien ronde et un accordéon, et une ballade aux accents irlandais Widow's grove. Un piano dément, syncopé, ouvre Little drop of poison pendant que Tom Waits se demande si la terre n'est pas plutôt l'oeuvre du diable que celle de vous savez qui : "Did the devil make the world while God was sleeping ?".

Mais à quoi bon passer en revue tous les morceaux de ce Bawlers ? Il y en a vingt et quasi autant sur les deux autres cds. Et il n'y a rien à jeter. Le mieux est donc de les écouter. Il suffit juste de se laisser embarquer par ce type hors du commun, et de laisser les images défiler dans sa tête. Le voyage vaut vraiment le coup. Merci, Monsieur Tom Waits.
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16 novembre 2006 4 16 /11 /novembre /2006 18:00


I'm not afraid of you and I will beat your ass - traduisez : "tu ne me fais pas peur et je vais te botter le cul" est le titre du dernier album de Yo la tengo, trio américain dont j'ignorais l'existence jusqu'à ce qu'on me conseille de les écouter. Qu'on se rassure, ces américains sont plus fins que le titre de leur disque veut bien laisser entendre. Et quand on sort un album de cette trempe : 1h17 de musique qui brasse avec talent et naturel un nombre impressionnant de genres (pop, jazz, rock, psyché, et d'autres encore) on a bien le droit d'affirmer haut et fort qu'on a peur de rien.

Difficile, justement, de le décrire cet album tant il est dense, complexe, chaque morceau ouvrant sur un univers différent. Sa structure est géométrique - un morceau de dix minutes ouvre le disque, un morceau tout aussi long le referme et une longue plage instrumentale est judicieusement placée à mi-parcours. Tout commence donc par un énorme Pass the Hatchet, I think I'm goodkind, morceau fleuve et hypnothique, violent et répétitif qui me fait penser au Velvet Underground sans trop savoir pourquoi - d'ailleurs après avoir vu une vidéo de Yo la tengo, la batteuse ressemble étrangement à Moe Tucker, la batteuse du Velvet. Puis les morceaux s'enchaînent, avec des formats plus classiques (trois à cinq minutes) et le groupe s'approprie tantôt la pop tendance sautillante, naïve avec choeurs à tomber par terre et cuivres qui viennent impeccablement colorer le tout, tantôt le psychédélisme le plus barré (le génial The room get heavy avec son orgue dément et sa rythmique à réveiller un mort), tantôt le rock - tendance surf ou punk ou garage ? difficile de savoir - avec le jouissif Watch out for me Ronnie, tantôt juste le sublime avec peut-être le plus beau morceau pop de l'année (eh oui mesdames et messieurs !) :
The weakest part. En fait, ils savent tout faire.

Nul doute qu'il ne s'écoulera qu'un nombre ridicule de copies de cet album en France, pourtant ce trio mériterait mieux, beaucoup mieux.
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6 novembre 2006 1 06 /11 /novembre /2006 20:22


Dès le début du film, le souffle, les craquements d'un vinyle et une mélodie - que je reconnais immédiatement pour l'avoir entendue un bon millier de fois chez moi - brouillent les repères. Woody Allen a changé de décor, exit New York, et pas de jazz non plus. Cette fois-ci c'est Londres, et le magnifique Una furtiva lacrima de Donizetti qui servent de fil rouge à ce nouveau film, ou plutôt à la leçon de cinéma du maître.

Si mes souvenirs sont exacts, le premier plan de Match Point montre un filet de terrain de tennis, et une balle qui passe au ralenti d'un côté à l'autre - on ne voit pas les joueurs. Une voix-off - celle de Chris Wilton - explique l'importance du facteur chance dans nos vies alors que la balle continue son va-et-vient jusqu'au moment où elle finit par toucher le filet et s'élever dans les airs... arrêt sur image. Ainsi, nous ne serions que des balles lancées à toute vitesse et qui par chance ou malchance (appelons ça le destin) tombent du bon ou du mauvais côté.

Chris Wilton, lui, a forcé cette chance. Il a travaillé dur, et a finit par intégrer la haute bourgeoisie. Son ascension sociale ne doit rien au hasard, ou à un quelconque destin. Il n'était pas promis à ça. Il a tout calculé, méticuleusement, froidement. A le regarder de près, on a l'impression de voir le jeune Pacino dans le premier Parrain, avec un visage qui arrive à exprimer deux choses apparemment contradictoires : une forme de fragilité et une incroyable détermination. Malgré son parcours brillant et ses succès, il reste persuadé que la chance est essentielle, quelles que soient les cartes de départ. Chris Wilton, c'est le côté face de Woody Allen. Le côté qui voit le monde de la plus pessimiste des façons. Qu'y a-t-il de plus terrifiant que de se voir comme le jouet du destin, sans réelle prise sur notre vie ?

Le scénario du film est absolument magistral, le rythme est parfait. Pour ceux qui ne l'ont pas encore vu, juste un petit résumé : Chris Wilton est tennisman et donne des cours dans une prestigieuse école de Londres. Il y rencontre Tom Hewett, un jeune bourgeois et séduit sa soeur Chloé. Il se fait rapidement adopter par sa belle-famille et son beau-père lui offre une place de choix dans sa société. Sa capacité d'adaptation est grande et son travail irréprochable. Seulement voilà, il tombe sous le charme de Nola, ex-petite amie de Tom Hewett... De plus en plus pressante, celle-ci lui demande de rompre avec Chloé qu'il a épousée entre temps. Mais Chris n'est pas prêt à abandonner sa nouvelle vie et est prêt à tout pour que son destin ne lui échappe pas.

Dès lors le drame se met en place. Woody Allen filme avec distance, aussi froidement que peut l'être Chris Wilton dans sa manière d'agir. Et nous tend un odieux mirroir. Car le plus amoral dans cette histoire n'est pas le fait que le criminel ne connaîtra pas de châtiment, mais bien que, comme dans Crime et châtiment  de Dostoievski, on se prend à espérer qu'il s'en sortira.
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4 novembre 2006 6 04 /11 /novembre /2006 17:19

Se fondre dans le décor

Cinq étés durant, je me suis fait embaucher dans
une usine qui fabrique et expédie des canapés, des lits et des fauteuils, pas loin de chez moi. Le boulot consistait à aller chercher les marchandises dans les entrepôts, pour ensuite les charger dans les divers camions qui se présentaient, tout ça sous les regards goguenards des chauffeurs. J'avais des prédispositions naturelles pour ce travail, puisque je pesais - je pèse toujours d'ailleurs - moins de 60 kg et que j'ai une musculature digne de celle de Woody Allen (au hasard). Rapidement je devins donc une sorte d'attraction, probablement source de nombreux paris du style "je te parie une tournée que le gosse tiendra pas la semaine". Il m'a donc fallu ruser pour éviter le plus possible les ennuis et si possible pour qu'on me foute la paix la majeure partie du temps. Ce qui n'a pas été simple surtout le premier été. J'étais l'archétype même du gamin qui n'a rien à foutre là, j'étais maladroit au possible, incapable de soulever les canapés, bref une plaie pour les gars qui devaient bosser avec moi. Toutefois, j'essayais de faire de mon mieux, ce qui, petit à petit, a fini par payer et rendu plus efficaces mes gestes.

Pourquoi faire de son mieux me direz-vous ? Le boulot, aussi peu intéressant qu'il pouvait paraître à première vue, avait de nombreux avantages qui m'y ont fait revenir invariablement chaque été. Les horaires ne changeaient jamais et la pointeuse aidant, personne ne songeait à donner ne serait-ce que cinq minutes de plus de son temps à l'usine. Et puis contrairement à la majorité des petits boulots d'été, je n'avais pas à être au contact de clients, ce qui m'épargnait bon nombre de rencontres désagréables
- je préférerais toujours la compagnie de vieux routiers à celle de types qui se prennent pour Dieu le Père dès qu'ils sont du bon côté du comptoir -, et je n'avais pas à supporter une de ces radios qui balancent en boucle les dix même morceaux toute la journée. En fait, tout ça m'allait. Les étés passant, j'avais même fini par me fondre dans le décor.

Le décor, justement. La volonté de notre société de cacher toute la saleté de ce bas-monde et de
tout aseptiser n'a eu aucune influence sur cette usine, qui étale sa crasse ostensiblement sur plus d'un kilomètre de long sur quasi autant de large, en bordure de la ville, non loin d'une voie ferrée comme il se doit. On y retrouve de tout, bois, cartons, ferrailles, produits chimiques, sciure, odeur d'essence et dieu sait quelles autres saloperies encore. Je n'ai connu que le service des expéditions, j'ai donc évité les émanations de peinture, les chaînes de montages ou les bureaux. Les expéditions occupent plusieurs longs bâtiments en tôle ondulée, et donnent directement sur des quais qui témoignent bien mieux que n'importe quel bilan comptable de la bonne ou de la mauvaise santé de l'entreprise - il suffit de compter le nombre de camions. On entre dans le bâtiment principal après avoir marché environ quatre à cinq cents mètres. Pointeuse et bureaux se trouvent directement à droite, à l'entrée. Les échappements des "Salev", et la poussière qui s'est accumulée pendant des dizaines d'années ont noirci tout, y compris les bureaux qui semblent nimbés dans la poussière.

L'usine s'est développé à la manière d'une ville, des quartiers autrefois fréquentés ont cédé la place à de nouveaux plus modernes, qui eux-mêmes sont tombés plus ou moins en désuétude, et ainsi de suite. Certains endroits reculés, que j'ai eu tout le loisir de visiter pendant tout ce temps ressemblent plus à des friches industrielles qu'autre chose. Herbes folles qui poussent un peu partout, vitres cassées, béton craquelé au sol, quais effrités, ponts cassés hors d'usage, odeur rance d'urine, et le silence. Ca ne trompe jamais ça, le silence. Un endroit silencieux est une sorte de no man's land, un quartier qu'on a abandonné mais dans lequel on stocke encore quelques vieilleries qui peuvent toujours servir. Souvent éloigné de là où se passent les choses, j'affectionnais ce genre d'endroits, garantie d'une bonne balade et d'un peu de calme.

...

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1 novembre 2006 3 01 /11 /novembre /2006 18:49


Deuxième film londonien pour Woody Allen, et deuxième collaboration avec la divine Scarlett Johansson, Scoop est un Woody pur jus, léger, drôle, impeccable en fait. Rien de nouveau, il a toujours son personnage de binoclard loser, névrosé, bégayant et maladroit, il sort toujours deux-trois vannes sur les Juifs et le tout dans un timing parfait. Une heure trente de film, pas le temps de s'ennuyer, un peu de joie de vivre.

Avec ce film on a le côté pile de Woody : la comédie légère, intelligente, alors qu'avec Match Point, on avait le côté face : cynique et immoral (amoral ?) : pas un hasard si la belle Scarlett meurt  dans Match Point  et s'en sort, souriante, dans Scoop. Pas un hasard non plus si Woody ne joue pas dans Match Point. Côté face, il n'y a pas de place pour l'innocence de son personnage.

Je n'arrive pas à savoir quel Woody je préfère, celui côté pile, ou celui côté face. Je pense que ça n'a pas d'importance, comme quand on vous demande de choisir entre Lennon et Mac Cartney : l'un ne va pas sans l'autre, c'est pourtant pas si difficile à comprendre.


Quoi qu'il en soit, ses deux derniers films sont des vraies réussites et l'arrivée de Scarlett Johansson n'y est pas étrangère. Cette fille a décidément du talent - et du goût. Elle a tourné dans la merveille de Sofia Coppola Lost in translation, elle est dans le dernier clip de Bob Dylan et elle va même sortir un disque de reprises de Tom Waits ! La classe.
 
Un autre trait d'union relie ses deux films : la bourgeoisie. Attention pas la bourgeoisie des parvenus qui semblent oublier d'où ils sont partis, non. La bourgeoisie séculaire (Peter Lyman s'empresse de dire à Scarlett que le domaine de sa famille a 400 ans). La bourgeoisie de sang. Woody Allen clame à longueur d'interviews qu'il est un type normal, qui ne vit pas que pour son cinéma, un type qui s'arrête de tourner à 18h et qui se passionne pour le championnat de base-ball. Loin des préoccupations de la bourgeoisie, donc. Pourtant de toute évidence elle le fascine, ce qui n'est guère étonnant. Je suis prêt à admettre que la bourgeoisie est indifférente à pas mal de monde, mais elle est un cadre idéal  à certaines histoires, qu'elles soient légères ici, ou sombres là (Match Point) puisque détachée des contingences matérielles. Woody Allen ne plante pas sa caméra dans ce milieu pour le juger mais bien parce qu'il permet à une histoire de se déployer sans avoir à se dépêtrer au préalable des tracas quotidiens. Quand vous n'avez pas à vous soucier de remplir votre frigo, vous avez le temps pour l'essentiel : l'amour, ou courir après un scoop.

Dans La rose pourpre du Caire un de ses plus beaux films, Mia Farrow est pauvre et s'échappe de la réalité grâce au cinéma. Avec Scoop,
Woody Allen a réalisé un film pour les Mia Farrow de ce bas-monde.
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24 octobre 2006 2 24 /10 /octobre /2006 18:59

Je suis dans le train qui me ramène à Laval, un peu assommé par la fatigue et abruti d'avance par les quelques six heures de voyage qu'il me reste. Je prends mon discman (une sorte de vieux baladeur pour cd vous vous souvenez ?) et j'y glisse un de mes derniers achats, Lady in satin de Billie Holiday, sorti en 1958, peu avant sa mort. C'est une réédition de chez Columbia, ce qui est toujours la garantie d'un travail soigné, tant sur le son que sur les notes de pochette. Avant de l'écouter, je feuillete le livret, heureux de retrouver ces belles photos en noir et blanc de studio, typiques des année 50 et 60, qu'on retrouve dans toutes les pochettes du catalogue Columbia, de Bob Dylan à Miles Davis. Puis je me rappelle le choc que j'ai ressenti la première fois que j'ai écouté Strange Fruit en espérant la même émotion à l'écoute de cet album.

Je me prépare donc à me soustraire du bruit incessant des voyageurs (portables collés aux oreilles à brailler des "ouais je suis dans le train") et à écouter la voix de Bille Holiday au casque, en tête à tête. Rien de tel qu'une première écoute au casque. Beaucoup moins d'éléments m'échappent. Et là, je dois dire que l'attente suscitée par ce disque n'aura pas été vaine. Le premier morceau I'm a fool to want you est saisissant. La voix de Billie Holiday est d'une tristesse sans fond, magnifique. J'entends sa respiration entre les phrases, et je suis pas loin d'en chialer (mais je ne pleure pas : question de principe). Après un tel morceau je sais, sans même avoir écouté le disque en entier, que c'est un chef-d'oeuvre. Ray Ellis a composé un véritable écrin sur lequel vient se poser la voix de Lady Day, tout en cordes et en cuivres caressants. Evidemment, je remets tout de suite ce morceau, guettant chaque inflexion de voix, chaque respiration, couverts par l'orchestre. Apparemment pas mal de gens habitués aux premiers enregistrements de Billie Holiday ont trouvé cet album ennuyeux - trop orchestré, pas assez jazz. Le producteur Irving Townsend, dans les notes de pochette, tranche : oui c'est du jazz, peu importe qu'il soit enrobé de cordes, c'est Lady day qui chante, alors il ne peut en être autrement.

Au fait, la chanteuse considérait ce disque comme son meilleur.
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