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26 février 2010 5 26 /02 /février /2010 10:07
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Une décennie s'achève. Je n'ai pas le sentiment que ça fasse grand chose à qui que ce soit, alors que paradoxalement la propension à faire des tops, des bilans, des analyses, à mystifier et démystifier le passé est devenue endémique par chez nous. Peut-être est-ce parce que je m'intéresse de moins en moins au bruit ambiant, en tout cas c'est l'impression que j'ai.

En réalité, une décennie ne dure jamais vraiment dix ans, elle ne commence et ne s'arrête jamais aux bornes fixées par le calendrier. Pour moi elle commence à la sortie de Pre millenium tension de Tricky, soit un an avant 2000. Disque qui n'a cessé de me hanter et que j'écoute régulièrement, dix ans après. Une musique qui est aussi un absolu, un point de non retour, qui n'allait embarquer personne dans son sillage, qui ne traçait aucune route. Après un album pareil, le grand revival, le grand recyclage pouvait commencer : les singes savants allaient débarquer avec la panoplie complète, ça aurait pu durer deux ans, ça fait dix ans que c'est installé. Plutôt que sauter dans le vide, demi-tour toute.  Les 2000 n'auront pas eu leur trip hop. Finalement, je ne pense pas qu'elle soit achevée cette décennie. et Il faudra bien que quelqu'un débarque et fasse exploser ça, comme Tricky et sa borne Pre millenium. Bon, j'ai probablement loupé le nouveau langage, sans doute, ce qui prouve juste que s'il est apparu, il n'aura pas eu l'écho du trip hop en son temps.

Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais réussi à faire la moindre liste, le moindre top (exception faite des "disques qui changent la vie" qui, de toute façon, ne constitue ni un classement, ni une liste). Je n'ai que des souvenirs épars, plus ou moins forts d'oeuvres qui m'ont accompagnées. D'immenses émotions au cinéma, des vrais chocs, des images qui restent en tête longtemps, qui laissent vaguement hébété à la sortie de la salle, dans le soir qui est tombé : Lost in translation la fin, bien sûr, et l'effleurement de mains dans l'ascenseur, Eternal sunshine pour les scènes de bonheur du couple, Match point pour ce crescendo hallucinant, les kill Bill, rien que l'enterrement d'Uma Thurman vivante, le début du Nouveau monde de Malick qui est peut-être ce que j'ai vu de plus beau, une perfection, Two lovers et le sein de Gwyneth Paltrow, les Star wars II et III, indissociable d'une période de ma vie (Max si tu lis ça...), l'excitation incroyable que j'ai ressentie dans la file d'attente pour l'épisode II... Un truc de gosse. Le même que pour Le seigneur des anneaux. Le trip de Gerry, ces deux mecs qui se perdent dans le désert, Brown bunny  de Vincent Gallo, et Duris dans De battre mon coeur s'est arrêté... J'aime chaque seconde de ces films. J'ai écumé les salles obscures, j'ai pesté contre les vf désastreuses, je me suis enquillé les films de super-héros, certains franchement mauvais, j'ai pas poussé le vice à me taper les films français avec Vincent Lindon ou je ne sais qui sur un avocat du XVIe qui trompe sa bourgeoise. J'ai vécu de très grands moments dans les salles obscures.

J'ai écouté des tonnes de disques aussi. J'insiste : des disques bordel, pas des mp3 merdiques. Là, plus encore que le cinéma, certains me possèdent. Le dernier en date : Spiritualized, évidemment. Impossible de me l'enlever du crâne. Mais contrairement au cinéma, la décennie musicale est plus vague pour moi. J'ai du mal d'ailleurs à me rappeler des années de sortie. Songs for the deaf ? Si je ne jette pas un oeil sur le boitier, je ne saurais pas dire en quelle année il est sorti. Plutôt au début de la décennie, non ? J'ai beau essayer, je suis dans le brouillard. Je ne vois pas de nouveaux courants imposant de nouvelles donnes, ce qui ne veut pas dire qu'aucun grand disque n'est sorti. Pendant ces dix dernières années, je me suis ouvert à tout un pan de musique que je ne connaissais pas : une musique américaine, plus violente, plus sombre alors que j'écoutais des trucs plus anglais auparavant. Et puis j'ai remonté le fil du temps, je me suis pris en pleine tronche Dylan, Mozart, Puccini, Bach, Miles Davis - les cyniques diront que ce sont des goûts très polissés, très convenus, ce qui n'est pas faux. C'est convenu, mais il y a une raison à cela : ce sont des grands, qu'on peut écouter indéfiniment. Ils durent. Pas certains que la majeure partie des autres puisse en dire autant. Tout de même, j'ai toujours essayé de garder une oreille collée aux rails, histoire de. J'ai sué dans le désert stoner en balançant la tête, j'ai halluciné en écoutant et en allant voir 31 knots, un groupe qui propose quelque chose, qui cherche et trouve souvent un langage n'appartenant qu'à lui. Les relectures des musiques marquantes (les Strokes étant le point de départ de toute cette tendance) ont laissé apparaître de grands groupes, souvent en Black (Angels, Mountain, Keys) et des groupes ridicules ou anecdotiques. Des gens incapables de s'exprimer honnêtement, obsédés par leur image, des poseurs ineptes.

Et puis durant ces dix ans j'ai vu pas mal de concerts, arpenté la meute des indés qui n'ont jamais manqué de me faire rire. Je me souviens que, dans les premiers concerts à Paris, alors que j'étais excité comme une puce d'enfin toucher du doigt ce que je désirais tant, la plupart des gens dans le public avait l'air blasé, ennuyé, agacé même et ce avant que le concert ait débuté. Ca m'avait paru étrange. La pose intellectuelle qui consiste à ne s'enthousiasmer pour rien m'a toujours affligé. C'est juste un comportement par défaut. Le cynisme a envahit tout. Si on s'enflamme pour un groupe (à tort ou à raison), on vous regarde comme si vous débarquiez de Mars. Désôlé si je ressens encore des choses. C'est possible de simplement ressentir encore ? De l'autre côté du spectre indé, mes dix ans de concert m'ont fait découvrir les décérébrés, pauvres cons et connes amoureux d'une image (qu'ils n'ont pas inventée, qu'ils croient leur, et qui change au gré du temps qu'il fait, un coup Strokes, un coup new wave et blabla). Des jeunes gens persuadé qu'ils écoutent la meilleure musique du monde, alors qu'ils ont dix disques, un disque dur de 250 go de musique qu'ils n'écouteront jamais mais c'est beau tous ses fichiers dans l'ordinateur - et bien sûr ils écoutent les deux ou trois titres qu'ils adoooorent en boucle et en mp3 sur des enceintes d'ordinateur de merde. Allez, vous les connaissez, ils ont adoré la musique de la pub pour Apple, et ils trouvent que MGMT c'est géniaaaal, sans parler de XX, quels génies ! Bref. Heureusement, j'ai aussi croisé des gens passionnés, ils se tiennent souvent un peu à l'écart, ferment les yeux, et écoutent un concert plus qu'ils ne le regardent.

...

La dématérialisation de la musique est symptomatique de notre époque qui nous a fait croire qu'il n'y avait plus d'usines, plus d'ouvriers, plus de mains et de bras, en fait. La musique a subit ça aussi de plein fouet. Les instruments ont disparu des écrans de télé, ça ne date pas d'hier. Et maintenant c'est le support disque qui va disparaître. Merde. Crumb, un vieux con réactionnaire que j'adore, expliquait que le rituel de changer de face un disque le comblait. Dix ans ont passé pendant lesquels tout le monde s'est préparé à ça. Fin des disquaires, fin du support, gratuité. Le support cadrait les oeuvres : fallait sortir un album (9 à 12 morceaux, pourquoi pas un double...) pondre un truc homogène, pensé, ou au contraire un patchwork délirant, mais tout était ramené aux 70 minutes et quelques du contenant. Et il fallait payer, ce qui est la moindre des choses. Et les mecs qui tenaient en main l'exemplaire de leur premier disque connaissait un truc intense indescriptible. Est-ce que la dématérialisation signera aussi la fin du format album ? Et au profit de quelles formes ? Marrant que plutôt que de réfléchir à ces questions les Lips préfèrent balancer Embryonic un double album achetable chez des disquaires, une oeuvre homogène et longue, alors qu'ils auraient pu la saucissonner en 4 titres téléchargeables. Les derniers des Mohicans avec panache.

...

Le plus marquant dans cette décennie me paraît être l'incroyable qualité atteinte par certaines séries. Les Soprano et Six feet under en tête. Profondeur psychologique, intelligence du propos, acteurs incroyables... l'intime décortiqué, mais pas le trivial ou le graveleux, juste l'intime. Un peu comme au cinéma, d'ailleurs, ou même les super-héros ont dû se dépêtrer avec la vie, comme tout un chacun. Le plus génial dans tout ça, c'est que jamais ce n'est tombé dans le psychologisant. Et que, souvent, ces séries étaient drôles.

...

Bon, j'ai bien conscience que tout ça est très épars, mais comme je l'ai déjà écrit, je suis incapable de faire des listes ou des bilans. Et essayer de citer tout ce qui m'a marqué pendant ces dix dernières années ressemblerait plus à une interminable liste sans queue ni tête. Quoi qu'il en soit, une nouvelle décade se pointe, et je ne sais foutrement pas ce qu'elle nous réserve. Je sais seulement que je continuerai à acheter des disques tant que des gens en feront et que d'autres en vendront. J'éviterai le plus possible les festivals, je me tiendrai éloigné aussi des hypes diverses et des polémiques stériles, ce qui maintiendra ce blog à 10 visiteurs. Et ça sera pas plus mal...

Ce blog, tiens. Il n'est pas mort, même s'il n'est plus tout à fait vivant non plus. Quelques "disques qui changent la vie" devraient arriver (Lift to experience, Chet Baker, Vincent Gallo, entre autres...) et puis... qui sait, on verra bien. D'ici là, bon vent à tous.
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27 septembre 2009 7 27 /09 /septembre /2009 10:28


Depuis quelques temps, je me demandais si j'étais encore capable de faire preuve d'objectivité quant à Dylan. Son nouvel album Together through life m'a rassuré sur ce point. Car si ce disque est encore un bon cru, contenant de splendides morceaux, certains comptent parmi les pires qu'il ait enregistré depuis une quinzaine d'années, soit juste avant la sortie de Time out of mind. Bon, je suis sévère là, ce sont juste des morceaux assez ennuyeux, pas bien écrits, et anecdotiques, qui demeureront noyés dans sa discographie monumentale et qui n'arrivent même pas à écorner la grâce et la classe de son dernier effort studio. Finalement, sur les très moyens Jolene et If you ever go to Houston, Dylan se fait piéger à son propre jeu, lui qui depuis 20 ans n'a d'autre ambition que de se fondre dans la masse, et être un chanteur américain lambda (comme si c'était possible, ou ne serait-ce qu'envisageable). Le ton est donné dès la pochette, avec le nom de Dylan qui paraît avoir été apposé en série. Si on n'avait pas encore compris, Dylan nous en remet une couche : c'est juste un disque de plus, ni plus, ni moins. Du Dylan à la chaîne... C'est vrai que depuis un moment, le Zim enchaîne : Modern times n'est pas si loin, quant à la série des Bootlegs, la dernière parution est encore en rotation lourde dans mon lecteur.

Dans Together through life, Dylan sonne apaisé, la musique coule de source et est plus légère, beaucoup plus légère que sur Time out of mind ou Modern times. Ici, il revisite l'héritage de la culture mexicaine et fait la part belle à l'accordéon. L'instrument donne une couleur unique au disque et dans la discographie du Zim, une chaleur qui fait naître une foule d'images dans la tête. Le beau cliché de la pochette m'a tout de suite fait penser à Kerouac, et la musique aussi, comme dans le magnifique This dream of you dans lequel on se croirait à la fin d'un mariage mexicain, tout le monde est un peu parti, les gosses courent sous les tables ou terminent le fond des verres pendant qu'un groupe joue une vieille rengaine, et pis merde, on se retrouve marié, des étoiles dans les yeux et de l'alcool fort de contrebande dans les veines, pour le meilleur et le pire. C'est là que Dylan est fort : ça pourrait sonner comme un énième groupe de bal, des gars qui jouent bien mais sans génie, mais avec lui, ça prend tout de suite une autre dimension. Alors, oui l'ombre de Kerouac plane, et donne envie de relire ses pages consacrées au Mexique.

Et puis, même si l'album a visiblement été enregistré à la cool, avec des musiciens détendus qui maîtrisent parfaitement leur sujet, Dylan instille sa poésie unique, sa vision qui n'appartient qu'à lui faite de rencontres entre la grande histoire et l'observation fine du quotidien, comme lorsqu'il chante sur le dernier morceau "
Big politician telling lies / Restaurant kitchen, all full of flies". Bref, il est relax mais ne sacrifie pas ses talents de parolier pour autant.  Au début, à la sortie du disque, je me suis dit que les louanges qui tombaient sur Dylan révélaient les mêmes tics insupportables des journalistes de la presse rock : un d'eux lâche un "c'est un Dylan génial" et tout le monde suit. Ils font pareil avec Woody Allen et tant d'autres... Qu'ils ne s'étonnent pas que leurs ventes se cassent la figure. Donc l'affaire était entendue : c'est un Dylan génial... Je parie que pour le prochain, il récoltera une volée de bois vert le Zim. En fait Together through life, quelques mois après, se révèle être l'équivalent tex mex du country Nashville Skyline en son temps, soit un excellent album qui s'installe rapidement mais dure, et qu'on a toujours envie de réécouter. Un disque qui fait moins peur que Time out of mind, par exemple, avec ses fantômes et sa noirceur. Un disque qui se termine par un It's all good, un blues du tonnerre que ne renierait pas RL Burnside et dont le titre, à deux exceptions près, décrit parfaitement cet album.

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7 août 2009 5 07 /08 /août /2009 16:19

De toute l'oeuvre de Neil Young, de toute cette immense discographie traversée d'orages électriques et de légères brises, qui navigue entre pastorales et cheval fou, qui console souvent, tout autant qu'elle ravive la flamme rock n'roll en chacun de nous, et qui redonne aux mots liberté, intégrité, honnêteté leurs lettres de noblesse, pourquoi celui-là, pourquoi Greendale ? Je me souviens d'étés à la rivière où After the goldrush me semblait aussi évident et vital que l'eau qui coule, je me souviens des décharges électriques qui s'insinuaient dans mon cerveau à l'idée d'une Cinnamon girl, et des envies de se ranger tranquille à la campagne quand vient le temps des moissons... Pourtant, Greendale m'est apparu comme le disque de Neil Young qui a changé ma vie. Je ne saurai dire pourquoi. C'était de l'ordre de l'évidence, et ça ne souffre aucune discussion, aucune analyse.

Greendale est objectivement trop long, répétitif, chaque morceau aurait pu être raccourci de moitié. Et pourtant ce disque me fascine. Certainement parce qu'il raconte une histoire, et que j'adore les histoires. Neil Young invente une petite ville, Greendale, et raconte l'histoire d'une famille (le grand-père, la grand-mère, enfants et petits enfants...). Concept album ? Oui, mais, dans le cas de Young, pas de quoi s'affoler. Rien de grandiloquent ici. On n'est pas chez les Who, ou Pink Floyd... Humilité semble avoir été le maître mot. Pas de grands messages (tout juste des trucs un peu bateau, usés jusqu'à la corde - il faut sauver la terre et faire ce qu'on peut avec amour et affection, mmm, rien de bien transcendant), le Loner nous parle d'une famille lambda, humble, donc, mais il n'en dégage aucun pathos. Il raconte, tout simplement, sans juger mais avec un vrai amour de ses personnages.

La musique renoue avec l'urgence du Crazy Horse, le son est brut, la batterie claque comme si elle était enregistrée dans un local minable avec un micro qui l'est tout autant... Et ça fait du bien. La structure de certains morceaux de bravoure du disque
(comme le fabuleux Grandpa's interview) emprunte au Jazz : un thème au début, de longs passages improvisés, puis retour du thème, ce qui agit comme une madeleine de Proust... Il nous a embarqué si loin le père Young, que lorsque le thème revient, on s'aperçoit qu'on était vraiment à Greendale... Eh oui, ça rappelle Cowgirl in the sand, tout ça... Bon, il est vrai que sans parler anglais, l'album perd un peu de son aura étant donné que chaque morceau est à considérer comme un chapitre d'une histoire.

J'ai achété le disque à sa sortie en 2003 et il était accompagné d'un dvd, mais pour une fois (chez Neil Young comme chez les autres) ce n'était pas un attrape-nigaud. Le Loner a eu la bonne idée d'y inclure un concert solo acoustique à Vicar St en Irelande, tout Greendale seul, entrecoupé d'explications sur la création de cet univers et sur les personnages eux-mêmes. Ainsi, j'avais dans le même objet les deux facettes de Neil Young : acoustique et électrique. Et surtout Greendale abordé de deux manières : comme une histoire bouillonnante et violente de paumés magnifiques menée tambour battant par le Crazy Horse en grande forme, même si la puissance du groupe est ici canalisée, et fait plutôt penser à un road trip, l'impression d'entrer dans l'album comme on se lance pour un long voyage en voiture, fenêtres ouvertes et soleil pour tout horizon. Les rythmiques répétitives sont comme les marques blanches au sol. J'ai beaucoup écouté ce disque en voiture, seul, avec la vie de Greendale dansant devant mes yeux ; ou alors comme une histoire chantée au coin du feu, une histoire intemporelle, mais définitivement terminée alors que les chevauchées de la version électrique donnent le sentiment que l'histoire se joue sous nos yeux, avec une urgence et une intensité qui débordent et se glissent dans la moindre inflexion de la voix de Neil Young/Grand Pa ou du moindre solo du loner.

A l'urgence répond le pastoral, le posé, soit l'histoire s'écrit soit elle est déjà de l'ordre du mythe, du conte, et rejoint ce qui doit se transmettre en dépit de tout. Alors la question n'est même plus de savoir pourquoi ce Greendale mais plutôt comment diable Neil Young arrive-t-il à être aussi brillant dans ces deux registres, avec la même histoire ?
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17 juillet 2009 5 17 /07 /juillet /2009 10:03

Twin Peaks,
la série de David Lynch, a presque vingt ans, mais je ne l'ai découverte que ces derniers temps. Quand elle a déboulé à la télé, j'avais 9 ans, je n'aurais rien compris et puis je suppose que seule Canal + la diffusait... Vingt ans après, la série n'a pas pris une ride, et pour cause : il est difficile en la regardant de saisir à quelle époque on se situe, tant Lynch brouille les repères temporels : il pioche ça et là dans diverses décennies - les années 50 pour les jeunes (les jupes des lycéennes, le côté James Dean de... James), les années 80 pour les soap opéras qui passent en boucle chez certains habitants de Twin Peaks... L'identité visuelle de la série passera donc sans encombre les années, la petite ville de Twin Peaks se situant dans une capsule temporelle vaporeuse, qui la place hors du temps, et donc des modes qui passent et trépassent et rendent ringard n'importe quel costume des séries dépassant dix ans d'âge.

Bienvenue à Twin Peaks, donc. 51 200 habitants, indique le panneau à l'entrée. Et c'est vrai que cette bourgade a tout pour plaire, chez nous 50 000 habitants c'est déjà une bonne ville, mais chez Lynch, on a l'impression d'être dans un village indolent, où tout le monde connaît tout le monde, et où le poste de police est à taille humaine. Twin Peaks est entouré de forêts touffues et hautes, visiblement profondes et séculaires. Une bruine semble tomber continuellement, le brouillard est un familier des lieux... Bonne ambiance, qui sera reprise avec brio et succès par Chris Carter pour ses X Files... Mais quand le corps de Laura Palmer - emmailloté dans du plastique - est découvert, l'assistant du shérif se met à pleurer et les choses déraillent sévèrement.

Dire que la série est barrée, que les personnages sont au mieux des doux rêveurs, au pire des frappés, disjonctés, cinglés, est un peu court et un peu caricatural. Twin peaks, une galerie de freaks ? A y regarder de plus près, pas vraiment. L'aspect parodique de la série, très présent dans les premiers épisodes ne doit pas masquer le réel attachement de Lynch à ses personnages et à leurs étrangetés. A Twin Peaks, on fait comme tout le monde, on regarde des soap à la télé, on boit des cafés et on mange des tartes au dinner, on aime les donuts... bref, le quotidien américain banal. Alors quand la "femme à la bûche" vient prendre son café, avec, comme son nom l'indique, sa bûche portée comme un bébé, et à qui elle parle, ça ne choque pas grand monde. A Twin Peaks, chacun ses excentricités. Chaque personnage a donc un côté déglingué, branque, appelez ça comme vous voulez, le mieux c'est que non seulement ces excentricités paraissent acceptées, mais elles sont aussi prises en considération par beaucoup. Bref, si d'aventures vous croisiez la femme à la bûche, écoutez ce qu'elle a à vous dire... (la bûche, ça va de soi), sinon ça risquerait d'être mal pris. Lynch a donc un réel amour pour ses personnages, ça se sent, pas un hasard d'ailleurs s'il apparaît dans la série, pour y jouer un agent du FBI proche de Dale Cooper, sourd comme un pot, absolument hilarant et d'une gentillesse confondante. Le décalage des personnages, très rapidement, devient tout ce qu'il y a de plus naturel, ce qui n'est pas le moindre des tours de force de la série. S'arrêter à Twin Peaks, ce n'est pas simplement se retrouver hors du temps, c'est aussi abandonner la raison, mais d'une manière si imperceptible qu'on ne s'en rend pas vraiment compte.

En fait, on ne se rend compte de pas grand chose. La série vous embarque, c'est tout. Les niveaux de lecture s'enchassent brillam
ment, l'atmosphère oscille entre parodie de soap, série d'ados, série policière, le tout enveloppé d'une musique omniprésente. La musique, justement, développe deux ou trois thèmes, qui vous rentrent dans la caboche pour ne plus en sortir (l'orgue flippant annonce toujours un moment clé, une apparition d'un personnage trouble, la fin d'un épisode...), le thème sirupeux du générique (qui parodie les horreurs pianistiques style Feu de l'amour), est utilisé lors des bluettes, et enfin le thème un peu jazzy avec la basse qui se balade sur le manche, utilisé dans les moments les plus drôles, absurdes ou sexy de la série. Simple comme bonjour. Et jamais agaçant, alors que ça revient tout le temps, pourtant. La musique finit même par être un des clés de la réussite de la série, tant elle en est indissociable. Souvent, très souvent même, c'est à mourir de rire. Oui, vous avez bien lu : à mourir de rire ! Les frangins Horne, l'adjoint du shériff, Dale Cooper... Autant de personnages hallucinants servis par des acteurs déments et des dialogues terriblement bien écrits. C'est simple, à chaque fois que l'agent Cooper parle, on a envie d'apprendre par coeur ses répliques, mélange de remarques béates (sur, au hasard, la qualité des tartes du dinner), de jovialité, de courtoisie et d'élégance surannée, le tout ancré dans un hédonisme à toute épreuve. Depuis que j'ai regardé cette série, j'ai d'ailleurs suivi quelques uns des conseils de Cooper, notamment celui qui préconise de se faire un plaisir par jour, quelque chose qu'on s'offre, tranquillement, ça peut être un moment dans un café, un livre acheté dans une librairie, peu importe, c'est juste un cadeau que l'on se fait.

Bon, à ce moment là, vous vous dites quid de Laura Palmer dans tout ça ? Lynch nous embarque dans son monde, peuplé de personnages pour le moins étranges, et on se retrouve à plus avoir envie d'une scène au dinner entre le shériff et Cooper que de savoir réellement ce qui a pu arriver à la donzelle... Mea culpa, j'avoue : pendant la quasi totalité des épisodes je me foutais comme de ma première chemise de savoir qui avait bien pu assassiner Laura Palmer. Ce n'est pas que l'intrigue soit mauvaise, au contraire même, on a droit à une histoire à tiroirs, avec rebondissements mystérieux à chaque fin d'épisode... Juste que l'atmosphère, les dialogues et les personnages sont fascinants au-delà de tout. Et donc de l'intrigue. Bon, quand même, au milieu de la saison 2, on sait qui a tué Laura Palmer, qui aura fasciné un bon paquet de gens. Laura Palmer, sexe and drugs and rock n'roll la demoiselle. Paumée, archi paumée, nihiliste et sado masochiste... voilà ce qui ressort des dires de celles et ceux qui l'ont connue. Son pouvoir de fascination était tel que beaucoup, à commencer par ses camarades de classe, cherchèrent à savoir ce qui lui est arrivé et explorer les zones d'ombre attirantes du personnage. Laura Palmer, qui n'apparaît jamais dans la série (à l'exception d'un petit film de vacances) révèle les peurs et les fantasmes de chacun, une fois morte. Ainsi, une de ses amies, plutôt sage, se transforme en brune fatale, chaude comme la braise, au grand effarement de son copain... le psy du coin, tranquille baba cool chiale comme un môme... et ainsi de suite. Laura Palmer semblait incarner la partie obscure de chacun dans le bled. Sa mort entraîne des révélations, des découvertes (une boîte à partouze, le one eyed jack, connue comme le loup blanc par tous les gars légèrement esseulés du coin ; un trafic de drogue), elle
entraîne aussi des manifestations pour le moins étranges (le père de Laura devient barge, et se met à danser en pleurant, l'agent Dale Cooper a des visions d'un géant, d'un nain qui danse, de Laura elle-même), bref, l'assassinat de Laura Palmer est l'élément déclencheur par excellence, l'acte de naissance de la série (c'est d'ailleurs par la découverte du corps que le pilote débute), celui qui fait tout basculer et permet à Lynch d'explorer - comme un gosse qui découvre un jouet depuis longtemps convoité - énormément de genres, de narrations, et de les mêler avec une science rare.

Alors, évidemment, les épisodes (jusqu'à la révélation de l'assassin de Palmer) sont fabuleux. Et puis, parce qu'il fallait bien continuer, alors que ça aurait pu s'arrêter là, les aventures à Twin Peaks ont continué, l'agent Cooper est resté et se retrouve confronté à un autre problème en la personne de son ancien collègue devenu psychopathe... ce qui donnera lieu à la deuxième partie de la saison 2. Tout étant en place depuis le début (les références, le ton, et les personnages, qu'on retrouve pour la plupart dans cette partie) il n'y plus guère de surprises, on se dit simplement que Lynch aurait pu en faire 10 saisons haut la main sans que ça lasse... certes, mais sans l'immense sentiment de surprise mêlé d'excitation lié à la découverte de cet univers à la fois complexe et terriblement accessible.

Avec cette série, Lynch réussissait le tour de force de faire entrer l'absurde, le conceptuel, l'art contemporain dans une série à l'ambition populaire très nette. Je ne sais pas si elle a eu du succès. Peu importe, d'ailleurs, mais ça serait marrant de se dire que des gens habitués à regarder des soaps se soient immergés dans Twin Peaks. J'ai souvent entendu dire que la série avait été la matrice de toutes les autres grandes séries qui ont suivi, d'X files (Duchovny a joué dans Twin Peaks) aux Sopranos et à tout l'âge d'or des années 2000. Mouais, pas vraiment, en fait. Là où les nouvelles séries comme Six feet under ont fait exploser les cadres strictes de la narration classique des séries, ainsi que les thèmes abordés, Twin Peaks a juste accentué légèrement des gimmicks archiconnus, faisant de la parodie un art subtil, et pervertissant les séries à l'ancienne. Et s'il y a bien une époque qui a besoin de perversion et de subtilité, c'est bien la nôtre, non ?
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20 mai 2009 3 20 /05 /mai /2009 23:00
Quelques ajouts sur la playlist. Des extraits d'albums déjà chroniqués, d'autres qui le seront et d'autres pas.













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16 mai 2009 6 16 /05 /mai /2009 15:21


Au commencement était le verbe
Evangile selon Saint Jean, 1, 1

Peu d'oeuvres ont une telle emprise sur celles et ceux qui l'approchent. La route de Cormac Mc Carthy est de ces oeuvres. Sa lecture est à la fois pénible et  éreintante mais aussi absolument nécessaire. Il est d'ailleurs difficile de lâcher le roman. Habitué à lire le soir, tard, seule la fatigue me le faisait tomber des mains. La fatigue et peut-être autre chose que j'ai du mal à identifier. Quelque chose de l'ordre de la survie ou du maintien d'une forme d'équilibre mental. Je me demande si j'aurais pu le lire d'une traite, si j'aurais supporté cela. Ce texte laisse un goût de cendre dans la bouche, et continue à me hanter. Jusqu'à quand ? Pendant combien de temps l'homme et son fils, jetés sur la route par l'apocalypse, vont-ils me poursuivre ?

L'histoire de ce roman (gros succès critique et public - ce qui est assez rare) est connue de tous (ou presque) : un père et son fils sont sur la route après l'apocalypse (comment elle a eu lieu, nous ne le saurons pas), ils avancent, la faim et la peur au ventre, direction le sud, parce qu'il faut bien aller quelque part. Entre les mains d'un autre, ça aurait donné un roman d'épouvante bien ficelé
(avec un Stephen King, par exemple), ou plus vraisemblablement un mauvais livre, surfant sur le gore et le sentimentalisme, mais avec Mc Carthy, on a affaire à un auteur, un immense écrivain, avec une langue, un style et ça donne un chef d'oeuvre. Ici, forme et fond se confondent comme rarement. Le monde tel que nous le connaissons a cessé d'exister, partout c'est la désolation, et un gris cendreux a tout recouvert. Ne subsistent que quelques êtres vivants décharnés, que le fils a séparé en deux : les gentils et les méchants. D'un côté ceux qui ont abandonné ce qui leur restait d'humanité, de l'autre ceux qui, comme l'homme et son fils, ont fixé des limites (l'anthropophagisme en étant une, et pas des moindres) afin de préserver ce qui fait encore d'eux des êtres dotés d'une conscience, d'une humanité et du verbe. Là réside le génie de Mc Carthy. Puisqu'il parle d'un monde où l'humanité a sombré, alors la poussière, la cendre et la mort auront étouffé le verbe. Son écriture en prend acte, ce qui décontenance au départ. Puis le rythme de l'auteur s'impose et on finit par devancer les phrases sans verbes, purement descriptives, comme si l'homme se contentait de décrire ce qu'il voyait, sèchement. Le verbe, il le réserve à son fils, à la transmission. "Il faut que tu me parles" lui dit-il souvent. "D'accord" répond le fils quasi invariablement. C'est bien la langue, l'enjeu du roman et de ce qui se noue entre le père et son fils.

Mc Carthy décrit un univers plongé dans le chaos, le silence, l'obscurité, où des lambeaux de notre civilisation se laissent deviner sous une couche grisâtre. Ce qui reste : des échangeurs d'autoroute, des carcasses de voitures, des fils électriques, des stations essence. Une eau irrémédiablement souillée. Le livre devient rapidement lancinant, les paragraphes courts se succédant, sans chapitrage. Chaque fois c'est pareil : le père se lève au petit matin après une nuit "obscure au-delà de l'obscur", et ils se mettent en marche, jusquà la prochaine nuit. Le vocabulaire est répétitif, recroquevillé sur lui-même, il n'y a plus beaucoup de mots, et à quoi bon en user : ils décriraient une réalité qui n'existe plus et que le fils, trop jeune, n'a pu connaître. L'aspect répétitif imprime sa marque durablement dans l'esprit, à la lecture, on se retrouve littéralement immergé dans ce monde suffocant, au point que le gris qui revient tout le temps finit par vous apparaître, aussi clairement qu'une vision dans un cauchemar. Vous posez le livre, et un voile gris paraît encore tout recouvrir. Vous prenez n'importe quelle deux voies en voiture et la grisaille est là, comme un persistence rétinienne.

Les repères sont donc inutiles, dans un univers où ciel et terre se confondent, sont noyés. Seule l'alternance de la nuit (qui est potentiellement la dernière à chaque fois) et du jour rythme les pages. Les dialogues se dégagent naturellement par leur concision, ponctués des mêmes phrases "d'accord", "j'ai tellement peur, papa", sans guillemet ou tiret. L'auteur décrit avec soin ce que font ses deux personnages, en abusant du "et". A chaque geste suit un autre, et encore un autre, jusqu'à l'épuisement, à la nuit. Le "et" c'est la garantie qu'il y a une suite, que le geste effectué n'est pas le dernier. Le père fait des donc des gestes de plus en plus lents, et durs, pour survivre, mais surtout pour que son fils lui survive. Il a accepté l'évidence : le monde est perdu, mais il ne sombre ni dans la dépression, ni ne ressasse l'idée du suicide. Bien sûr, il a appris à son fils comment, si les "méchants" arrivent, il devra tenir le revolver pour se tuer. Bien sûr, il maudit Dieu, au petit matin. Mais, il refuse simplement la perte de sens d'une vie dans un univers post apocalyptique. Son instinct de survie est avant tout un instinct de transmission, son fils passant avant tout, seul être dépourvu de méchanceté, l'innocence même. Lors des quelques rencontres qu'ils font sur la route, c'est le petit qui montre le plus d'humanité, de naïveté, et qui oblige son père à partager les maigres rations de nourriture glanées aux prix d'efforts incommensurables aux survivants. Cette force qu'il a en lui, malgré la peur qu'il ressent tout le temps, ce besoin de s'imaginer qu'ils ne sont pas les seuls "gentils", qu'un autre enfant comme lui finira bien par apparaître, permettent au père de continuer, de se dire que tout n'est pas vain, que quelque chose vaut la peine d'avancer. "On porte le feu" se répètent-ils. A vous d'imaginer tout ce que cela peut signifier.

La construction du livre fait écho à ce qui est raconté. Paragraphes courts, répétitions des situations, phrases précises, grattées jusqu'à l'os. De tout ça émerge, assez paradoxalement une forme de poésie pure, notamment dans certaines descriptions, alors que tout n'est qu'obscurité, cendre, poussière, gris. Comme si Mc Carthy nous signifiait que même de la désolation, si on trouve la force de la mettre en mots, peut naître une forme de beauté. Une beauté malade, froide et désespérante, mais une forme de beauté tout de même. Les mots grattent la couche grisâtre qui a tout recouvert pour décrire ce qui a été, et prendre la mesure de ce qui est irrémédiablement perdu. Ce roman est immense et a pris une signification toute particulière pour moi depuis quelques semaines...

Maintenant, le sujet qui fâche. Le roman va être adapté au cinéma, et ça n'a pas tardé, il a paru en 2008, et on verra son adaptation en 2009. Bien sûr, cela démontre une fois de plus le manque flagrant d'imagination des scénaristes, la frilosité des studios, l'absence de prises de risques (quand un livre s'est vendu à deux millions d'exemplaires, où est le risque à le porter à l'écran ?). Mais surtout, quiconque aura lu et donc vécu cette expérience littéraire totale, ne pourra qu'être abasourdi à l'idée qu'un type, aidé par des studios, ait pu se pointer et dire : je vais adapter La route.
C'est si compliqué de comprendre que certaines oeuvres ne sont pas adaptables, simplement parce que le langage, le rythme, ne peuvent changer de support ? Merde, si Mc Carthy avait fait du cinéma, avec autant de talent qu'il écrit, ça aurait été génial. Il a choisi d'écrire, c'est son mode d'expression. Comment imaginer un acteur jouant le père ? Le père est une figure universelle. Il n'a de visage que celui que la langue de Mc Carthy fait naître en chacun de nous. Vous voulez un équivalent cinématographique du roman ? Jetez-vous sur Gerry de Gus Van Sant. Vous aurez un langage cinématographique qui se rapproche de ce qu'on ressent à la lecture de La route. Je n'irai pas voir La route. Elle est déjà en moi, et je la vois partout.

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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 14:45

Quand j'étais gosse et que j'entendais les opéras qu'écoutaient mes parents, je les trouvais maniérés, longs, bref, insupportables. Ceux de Mozart avaient toujours un air ou deux fantastiques (et archi-connus), mais le reste me passait au-dessus, quant aux récitatifs... à écouter à la maison, sans livret sous la main, c'est assez pénible. J'ai donc tout naturellement laissé de côté cette musique, et ce pendant une bonne dizaine d'années. Et puis, le cinéma et notamment la trilogie du Parrain de Coppola m'a amené à avoir envie de m'y remettre. A force de lire que ces films fonctionnent comme des tragédies shakespeariennes, j'ai lu du Shakespeare, à force de lire qu'ils fonctionnent comme des opéras, je me suis mis à l'opéra. Merci Francis F. J'ai donc demandé à mon frère quel était son opéra favori, celui qu'il aimait le plus écouter, et jouer. Il m'a répondu sans la moindre hésitation : Madama Butterfly de Giacomo Puccini, en me prêtant la version dirigée par Lorin Maazel, avec Placido Domingo et surtout, surtout, Renata Scotto. Par la suite, je me suis acheté la version avec la Callas, qui est nettement moins bonne, pour finalement me faire offrir l'intégrale des opéras de Puccini, et enfin retrouver la version avec Scotto. Et voilà : la musique classique, c'est rapidement le calvaire : non seulement c'est un dédale fascinant d'oeuvres, d'époques, mais c'est encore un casse-tête : quelle version préférer ? Celle-ci surclasse-t-elle celle-là ? Jusqu'à preuve du contraire, il n'y a qu'une version de Sergent Pepper. Mais combien du Requiem de Mozart ? En écoutant d'abord la version de Butterfly de mon frère, puis ensuite celle avec la Callas, j'ai ressenti une succession de petites trahisons : de tempos différents, moins de grâce dans le chant, des choeurs moins aériens, j'étais agacé. Le plus incroyable étant que j'aurais découvert cet opéra en commençant par la Callas, je l'aurais trouvé tout aussi fantastique. J'imagine alors ce que j'aurais éprouvé en le rédécouvrant avec Renata Scotto, ça aurait été tellurique. Première leçon à méditer : toujours faire attention aux versions des oeuvres. Ce qui ajoute une difficulté supplémentaire à un autodidacte.

Je mets donc le disque et je me retrouve immédiatement propulsé dans un maëlstrom de cordes qui va crescendo. Bien joué Giacomo, pour capter l'attention, difficile de faire mieux. Et me voilà dans un Japon fantasmé, tant musicalement que culturellement. L'histoire est simple : Pinkerton, un militaire américain épouse Butterfly, puis s'en va, lui laissant un enfant. Elle l'attend, toujours amoureuse, mais lorsqu'il revient, le goujat s'est remarié. Butterfly, anéantie, se suicide. Rideau. Une bonne tragédie classique en somme, dans laquelle les sentiments sont exacerbés et la tension palpable. Les thèmes sont fabuleux, et les relectures que le compositeur en fait tout au long de l'opéra sont impressionnantes.

Aucun temps morts dans cette oeuvre traversée de thèmes tour à tour bouleversants (les deux arias de Butterfly, celui du deuxième acte, qui reprend plus douloureusement le plus connu du premier acte), astucieux (l'enchâssement de l'hymne américain, pour évoquer Pinkerton), puissants...

Je me replonge souvent dans cet opéra, même si ça prend du temps et demande de la concentration. Presque trois heures tout de même. Mais le jeu en vaut toujours la chandelle, car ça me fait le coup à chaque fois, les images se bousculent dans le cerveau, les poils se hérissent lorsque la tension éclate, et bien-sûr, chaque écoute me fait découvrir un passage qui m'avait échappé ou que je croyais connaître et qui se révèle sous un autre jour.

La force de cette oeuvre, qui me fait y revenir très régulièrement, se situe dans ce lyrisme qui n'a pas peur de basculer dans le grandiloquent, et qui n'y tombe bien sûr jamais. Puccini semble comprendre parfaitement les espoirs et la douleur de Butterfly quand il écrit sa partition. Et touche à l'essentiel, de sorte qu'on puisse ne rien connaître au livret et être submergé d'émotions à l'écoute des grands thèmes, qui trouvent une résonnance universelle. Madama Butterfly aura donc été ma porte d'entrée dans l'univers des opéras, Puccini en a écrit tellement, rien que lui, et de si bons, que je n'en ai quasiment écoutés que de lui. Et cela m'a aussi imposer une manière différente d'écouter de la musique, quand je mets Butterfly, je dois bien avouer qu'il est rare que je puisse l'écouter en entier, d'une seule traite. Drôle de monde, non ? On n'a même plus le temps d'écouter un opéra en entier, soit le téléphone sonne, soit il faut sortir pour chercher quelque chose, bref. Alors quand je sais que je pourrais aller au bout, ça signifie beaucoup et surtout quelque chose d'essentiel : une victoire sur le temps. Madama Butterfly est intemporel et nécessite du temps. L'expérience est physique autant que psychologique et la fin bouleversante vient porter un ultime coup laissant abasourdi, vidé, mais heureux d'avoir fait le voyage. Un voyage au long cours, nécessaire, traversé des notions les plus essentielles (la fidélité, la dignité, la filiation...), un voyage confisqué aux cadences infernales à l'oeuvre dans ce bas monde. J'espère pouvoir, de nombreuses fois encore, dérober trois heures pour sentir dans les moindres notes chantées par Butterfly, ses attentes, ses espoirs, et jusqu'au sabre qui lui ôte la vie, à la fin, car : "
celle qui ne peut vivre dans l’honneur, meurt avec honneur".


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9 avril 2009 4 09 /04 /avril /2009 12:04


Je n'ai aucune culture BD. J'en ai lu quand j'étais gosse, sans être fasciné. J'adore Gaston Lagaffe... qui est une bonne BD. A part un livre de Crumb, je n'en possède aucune. Je sais qu'il faut que je m'y mette, aussi sûrement que je connais les raisons qui m'en éloignent systématiquement. La plupart du temps, c'est lié aux dessins, c'est un rejet physique. Parfois, les premières cases me font fuir, la première bulle... Ou alors, c'est la mise en scène, et je me rends compte que lire une image me demande plus d'efforts que lire un livre entier (si en plus le dessin me rebutte...). Paradoxal, non ? On a fait croire à des générations entières que la BD est un sous-genre réservé à des quasi-analphabètes (maintenant, le genre souffre moins de ces critiques) et je me retrouve perdu devant certaines oeuvres que j'ouvre et referme instantanément, en étant limite pris d'angoisse, à me répéter : je vais passer à côté car je ne sais pas lire une BD.

Watchmen, le film, est l'adaptation d'un comic culte outre-Atlantique. La France, peut-être même l'Europe, n'a pas la culture comics, on n'y voit qu'un ensemble de choses un peu débilitantes, de super-héros en costumes ridicules, et notre approche toujours sociologique a contribué à faire en sorte que les comics soient relegués au rayon "niaiseries". Dommage, car de Frank Miller à Alan Moore, le genre a désormais acquis ses lettres de noblesse. En France, seul le cinéma véhicule l'imagerie des super-héros et les bons films hollywoodiens du moment ont fait comprendre que les comics ont beaucoup de choses à nous dire, et même quand ils ne disent pas grand chose, eh ben... ça fait du bien par où ça passe. (cf. Iron man).

Je ne sais pas si Watchmen a eu le succès escompté par chez nous, vu que les personnages ne disent rien à personne. En tout cas, ils ne me disaient rien. En bref, on se retrouve pas dans une salle obscure à trépigner d'impatience en se demandant comment ils ont bien pu faire telle ou telle scène et qui ils ont bien pu choisir pour incarner le Dr Manhattan, vu que... on ne les connaît pas, ils ne font définitivement pas partie de notre culture. Ce qui m'a mené jusqu'au ciné était la réputation de la BD que des crétins jugent bon d'appeler "roman graphique" histoire de dire que "quand même c'est autre chose que de la BD"... Je lis pas de BD, mais si jamais je m'y mets je ne me mettrais pas à les appeler romans graphiques, ça a un côté "je veux pas y toucher" de petits bobos assez pathétique cette appellation. Hey les mecs, c'est de la BD, vous avez honte ou quoi ? Donc, la réputation de cette BD m'a attiré, faut bien l'avouer. Et je dois dire que j'ai été emballé, d'autant plus qu'effectivement j'y allais sans à priori, puisque totalement inculte. Donc les querelles de clochers me passaient au-dessus. Et les questions existentielles avec (ont-ils trahi la BD ? argh).

Watchmen dépeint une Amérique parallèle, alternative, de 1985. Nixon est encore à la barre, donc c'est plutôt le cauchemar. Le prologue du film est somptueux : l'assassinat du Comédien, vieux superhéros, qui tient plus du loser déprimé, à regarder la téloche dans son canap, est superbement mis en scène entre irruption de la violence et ballet chorégraphié, jusqu'à la chute, au ralenti. Belle entrée en matière, un peu clinquante, certes, mais merde, c'est un blockbuster, non ? Que dire alors du générique, absolument parfait lui ? Dylan qui chante "Times they are a changin" (la version intégrale, mais oui !) et un défilé d'images refaisant l'histoire sous forme d'instantanés, style musée Grévin. En un petit quart d'heure, je suis déjà plongé dans l'ambiance du film, j'ai adhéré à l'atmosphère et à la manière de filmer (j'ai payé pour aller voir un film de super-héros donc je me doute bien que ça va en mettre plein les yeux).

Le film est excellent, soit. Bien-sûr, il y a des longueurs, bien-sûr, il y a parfois un côté pompier mais assumé, et après tout, les super-héros... je veux dire des mecs en costume, quoi, évidemment que si on est déjà un vieux con incapable de rentrer dans une histoire, juste pour le plaisir de se la faire conter, eh ben, ça ne passera pas. Watchmen impose une noirceur impressionnante au genre, qui franchement fait passer The Dark knight pour un gentil Disney. Ici, les petites filles se font bouffer par les chiens dans des arrières cours glauquissimes, l'humanité attend dans la terreur un holocauste nucléaire, les super-héros sont au mieux des impuissants, au pire de vrais salauds. Il n'y a guère que Rorschach, dont le masque blanc se couvre du fameux test de Rorschach (vous savez, les taches symétriques censées avoir un sens différent pour chacun, là une chauve-souris, là des fleurs, etc.), pour assumer, certes violemment, son statut de super-héros. Fascinant ce Rorschach, tout comme l'acteur qui l'incarne. Alors que dans The dark knight, Nolan évite de montrer une humanité prête à se foutre en l'air (les otages des bateaux refusent le chantage...), Snyder, lui, fait tout péter, à la fin, de la propre main d'un des super-héros. New York est en ruine, rayé de la carte, mais ce sacrifice met fin à la guerre froide et ramène un semblant d'ordre. Tout ça fait froid dans le dos, et franchement j'ai trouvé ça assez jouissif. Pas de happy end, les super-héros non seulement ne peuvent rien, mais c'est encore de l'un d'eux que viendra l'apocalypse. Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités... cet adage n'est pas valable pour les Watchmen, Peter Parker !

C'est par un autre morceau de Dylan que s'achève ce trip cinématographique aussi fascinant qu'éreintant, et la boucle est bouclée : le début nous disait "les temps doivent changer", à la fin on est sur la Desolation row. Alors, comme on est chez les ricains, c'est une reprise et pas l'originale, une reprise beaucoup plus musclée, mais les paroles du Zim sont là et collent parfaitement au film :

Now at midnight all the agents
And the superhuman crew
Come out and round up everyone
That knows more than they do
Then they bring them to the factory
Where the heart-attack machine
Is strapped across their shoulders
And then the kerosene
Is brought down from the castles
By insurance men who go
Check to see that nobody is escaping
To Desolation Row
.

Dès lors on comprend mieux le mysticisme du Dr Manhattan, qui n'a qu'une envie : se barrer sur Mars, pour être enfin loin de cette désolation, en paix, et en silence.
Quant à moi... je crois bien que je vais apprendre à lire des BD.
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6 avril 2009 1 06 /04 /avril /2009 08:30


L'écran noir nous plonge dans une torpeur indicible. Il marque la fin du 86è (et dernier) épisode des Sopranos, épisode conclu sur un anti-climax auquel David Chase, créateur de la série, nous a habitué. Il ne se passe rien, et la vie continue :
la nôtre, et celle de Tony (au moins dans l'imaginaire de ceux qui ont approché les Sopranos). Pas de suspense insoutenable (il n'y en a jamais eu chez ces mafieux du New Jersey), aucun clin d'oeil à une reprise, plus tard, rien. On a dit de Seinfeld qu'elle était la série qui ne parle de rien ("about nothing Jerry !") et dans laquelle il ne se passe rien, les Sopranos entrent dans la même catégorie. Ce "rien" cache en fait un parti-pris, une recherche d'absolu, car que voit-on, pendant les quelques 80 heures de la plus grande série jamais réalisée ? La vie, rien de moins."La condition humaine" comme le dit si bien Chase. Sans ellipses, sans chichis, avec ses longeurs, ses moments hilarants, ses moments tragiques, ses vides et ses pleins. Voilà pourquoi j'ai ressenti cet égarement, cette torpeur pendant les 10 secondes de l'écran noir. Dix secondes qui m'ont laissé le temps de mesurer l'immense vide que laissent Tony Soprano et les siens (amis ou ennemis), dix secondes qui permettent de comprendre à quel point ces vies, méticuleusement mises en scène, disséquées tout au long du show, m'habitaient, et continuent à m'habiter.

Alors, reprenons depuis le début, saison 1, épisode pilote. Je ne crois pas avoir vu un pilote aussi brillant (à part celui de Twin Peaks et celui de Carnivale) : tout y est déjà : les thèmes, le dosage parfait entre humour, gravité, et réflexions existentielles, et Tony Soprano, personnage fascinant, profondément humain, incarné par James Gandolfini, dont le jeu est hallucinant. Il impose une présence, une gestuelle, son corps, sa respiration. Il est capable de changer d'expression en un quart de seconde. Il fallait un acteur de cette trempe pour que la série se tienne sur 86 épisodes. Les autres acteurs ne sont pas en reste, évidemment, à commencer par Lorraine Bracco qui joue la psy de Tony. La relation entre elle et Soprano est au coeur de la série. Les séances d'analyse explorent la psyché du père de famille, du mafieux, de l'homme aux prises avec les emmerdes triviales du quotidien comme avec les grandes questions sur le sens de tout ce foutoir. Le pilote de la série était donc brillant et plein de promesses, qui seront tenues jusqu'au bout. Car aucun épisode des Sopranos n'est raté, et je dois bien avouer que tout du long, la série s'est bonnifiée, l'écriture atteignant des sommets (notamment au début de la saison 6 quand Tony est dans le coma).

Cette série, c'est donc un parti-pris, voire même plusieurs, qui en ont fait une oeuvre d'art totale, au point que le prestigieux musée d'art moderne de New York, le MoMA, a acheté toutes les saisons, et que Norman Mailer y a vu "le dernier grand roman américain", en cela qu'elle a créé des personnages à la psychologie profonde, fouillée, en adoptant une temporalité proche de celle d'un livre. Car on ne peut appréhender les Sopranos que comme on appréhende un livre (et un sacré livre) : ça demande du temps, de l'attention, de la patience aussi.

Premier parti-pris, donc, le temps : pas de fin d'épisode "révélateur" ou "coup de tonnerre-que-c'est pas-possible-j'ai-trop-hâte-de-voir-la-suite", ici, on prend son temps. Si vous voulez comprendre Tony, il faut l'observer, dans sa vie, au boulot, au lit, quand il mange ou regarde la télé. Et il mange beaucoup, quant à la télé... La structure de chaque épisode n'obéit à aucune contrainte (et il y en a, aux Etats-Unis, ne serait-ce que pour les nombreuses coupures pub), il n'y aura donc pas de rebondissements stéréotypés à la quinzième minute juste avant la réclame pour coca. Alors, voilà, si David Chase veut montrer Tony et Carmela en train de manger dans leur grand salon, sans musique et sans une ligne de dialogue, il le fait en prenant le temps nécessaire et il a bien raison.

Deuxième parti-pris, inscrire dans la série un propos psychanalytique. Tony est un boss de la mafia, c'est donc un assassin, un menteur, un voleur, un raciste, un mysogine, sauf que... il réfléchit, et où ça le mène ? Directement en analyse. L'humanité de Tony, ce qui fait de lui un être humain malgré tout, se retrouve dans ce besoin d'aller consulter. Bien-sûr, T. va voir le Dr Melfi avant tout pour aller mieux, pas pour devenir meilleur, chez lui, l'intérêt personnel prime souvent. Mais il essaie, par la suite, de devenir meilleur, de devenir autre. Il y échoue, évidemment. La psychanalyse sous-tend toute la série et on se prend à analyser toutes les vies qui gravitent autour de l'astre Tony : Christopher, magnifique personnage, le neveu de T., accro à la cocaïne, fragile mafieux en proie à la parano, avec une tendance à l'auto-apitoiement et au manque d'estime de soi frappants, Carmela, l'épouse de T., parfois travaillée par sa conscience de chrétienne bon teint, petits soubresauts vite oubliés à chaque bijou hors de prix ramené par le pater familias ; Meadow, la fille de T., qui grandit pendant la série et comprend ses origines, sans pour autant renier son papa chéri, l'inénarrable Paulie, dont le mot "pathétique" semble avoir été inventé pour lui... La galerie est foisonnante et saisit l'humanité dans tout ce qu'elle peut offrir : la grandeur et la médiocrité, la tendresse et la violence, la bêtise et l'intelligence. Avec Les Soprano, on devient tous des Dr Melfi.

Troisième parti-pris : la mise en scène. Discrète, classieuse, millimétrée, elle n'utilise pas la musique comme un énorme sous-titre (style : là on vous met un morceau qui fait peur, car en fait, il faut avoir peur...) elle l'utilise d'ailleurs avec parcimonie. La mise en scène sert le propos, s'efface toujours derrière le jeu des acteurs, pas d'épate, pas de “regarde-comment-je-sais-filmer”. Elle commence par le générique, qui nous offre un panorama de l'Amérique urbaine, des pavillons de banlieue un peu minables (achetés via les subprimes ?), aux maisons cossues avec leurs jardins “taillés en mesquines pelouses” comme dirait l'autre, en passant par ces highways tentaculaires, avec les sempiternelles skylines pour toile de fond. Chase a dû se battre pour pouvoir filmer au New Jersey, "filmez à Los Angeles !", voilà ce qu'on lui demandait. La mise en scène de cette banlieue de New York (qu'on sent si loin, si hautaine, si européenne pour ces mafieux) est essentielle à la série. Elle teinte l'ensemble d'un gris un peu terne, de matins blafards en soirées pluvieuses... Et même si nos mafieux profitent du moindre rayon de soleil, leurs piscines sont souvent bâchées, couvertes de feuilles mortes, et on s'allonge sur des transats toujours recouverts d'un gros pull ou d'une couverture. Paulie, sur le trottoir devant la boucherie Satriale, a d'ailleurs toujours son truc de vieille pour prendre un peu plus de soleil sur le visage. Le New Jersey, c'est froid, gris, bref, c'est pas la Sicile. Il m'est impossible d'imaginer que la série aurait pu avoir été filmée ailleurs (à L.A., avec un filtre jaune pisse style les Experts), ça aurait été un contre-sens total. David Chase a donc dû imposer beaucoup de parti-pris, le New Jersey... envers et contre tous.

Quatrième parti-pris, inscrire l'histoire et les références culturelles contemporaines dans les épisodes. Pour la première fois, on voit des mafieux se rejouer des scènes du Parrain, regarder avec effarement les attentats, se prendre Ben Laden en pleine tronche, au point même que Tony balancera des infos au FBI sur des supposés terroristes ! En cela, la série est un prolongement de la trilogie de Coppola et des films de Scorsese, on y suit l'évolution de la mafia, avec des mafieux de plus en plus dilués dans la nation américaine, et de moins en moins figures mythologiques ou patriarches intouchables. Ils se coltinent leurs gosses qui leur tiennent tête, on les voit dans leur quotidien, émergeant en chemise de nuit, déambulant dans leurs grandes maisons, le système les a façonnés, malaxés, et recrachés. Quand ils retournent en terre sicilienne, ils sont étrangers, à des lieues, des générations et des traditions italiennes. Tony Soprano n'est pas Michael Corleone, de toute façon, dans cette Amérique-là, il ne pourrait plus y en avoir. La série dissèque donc les derniers soubresauts d'un mythe, la cosa nostra, sur le point d'être happé par le système. Seules subsistent les valeurs les plus bêtement masculines : homophobie, racisme, quant à soi, besoin de prouver à l'autre qu'on est un vrai dur. Pour le reste, les mafieux des Sopranos mangent chinois, achètent chinois, se gavent de télé, et quand des Indiens veulent manifester lors du Columbus Day, ils vont leur péter la gueule, car merde Colomb était Italien (sic) ! Tony sait les lacunes qu'il a en histoire, on le voit d'ailleurs souvent regarder la chaîne histoire (T. va pas aller jusqu'à lire un essai, faut pas pousser), et on sent la jeunesse des Etats-Unis, l'absence de poids historique dans les moindres gestes des personnages. Quand Carmela va en voyage à Paris, la scène sur le pont (des Arts ou le pont Neuf, je ne sais plus) est magnifique, Carmela est en admiration devant ce pont séculaire, porteur d'histoire et de sens et elle ne peut lâcher qu'un "on n'a pas ça chez nous..." révélateur. La série a démarré en 1999, et a su prendre en compte le 11 septembre très intelligemment, en montrant ses conséquences sur T. et les siens, sans surenchère.

 

Ultime parti-pris : dépeindre l'Amérique telle qu'elle est. Un condensé de paradoxes, d'addictions, de violences, de naïveté, d'innocence aussi. Vous voulez savoir où en est l'Amérique aujourd'hui ? En 86 épisodes, vous aurez un panorama exhaustif, brillant et précis de ce que c'est qu'être Américain maintenant. Finalement, le quotidien est peu éloigné du nôtre, sauf que tout y est plus grands, gros, gras, et qu'ils ont la foi, ce que nos vingt siècles d'histoire nous ont fait perdre et ce qui les rend à la fois plus forts et plus flippants. Ici comme chez nous, on se gave : de télé, de bouffe, de cul, de confort futile, et on se rend compte que ça ne change rien, ça n'aide pas à mieux vivre et ça donne encore moins un sens à la vie. Et T. a beau hurler "I got it" devant le jour qui se lève après un trip sous LSD ou un truc du genre, il n'y est pas pas, comme nous tous, c'est juste un accès de mysticisme, finalement assez vain, oublié devant le prochain hamburger au dinner.

 

Le dinner, justement, pas un hasard si la série se termine dans un de ces restos typiquement américains, où coca et café se boivent par litres, et on peut choisir à sa table la musique du jukebox. Un concentré d'Amérique, ce genre d'endroit... Mais j'allais oublier le plus important : on se marre souvent devant les Sopranos, très souvent même. Parfois aux dépens des personnages, parfois avec eux, quand ils redeviennnent des gosses heureux d'avoir joué un vilain tour, par exemple. Une preuve de plus de l'incroyable niveau d'écriture atteint par les scénaristes.

 

L'impact de cette série est déjà immense, et on le ressent devant beaucoup d'autres shows (ceux de HBO, comme Six feet under, mais aussi ceux des autres chaînes). Mais cet impact sera certainement encore plus grand au fil des ans, la série passera du statut culte à celui de classique, un mètre étalon avec lequel on jugera toutes les autres séries. De 1999 à 2007, elle aura imposé au monde formaté des séries un univers, une densité, une temporalité, une profondeur inouïe et élever la série télé au rang d'art. Il y a un avant et un après Sopranos. Les Américains ont compris qu'après ça, il faudrait élever le niveau, qu'une certaine partie du public avait envie de voir autre chose. Par chez nous, en revanche, aucune série française n'atteint les sommets stratosphériques des Sopranos, il y a même un abîme entre nos productions et celles d'HBO. Et pas l'ombre d'un début de commencement de prise de conscience de notre nullité. Peu importe, j'en suis même à penser qu'on n'a ni les scénaristes, ni les acteurs capables de réaliser et jouer une série de cette qualité.

 

L'après Soprano a donc commencé pour moi après le fameux écran noir. T. et tous les autres flottent toujours dans l'air, des images restent gravées, tout comme certains dialogues (les fameuses insultes à rallonge de T., à base de fuck, ou fuckin - j'ai même chopé des tics de T., son fameux "oh"'), voire même des épisodes entiers (celui où Paulie et Christopher merdent et se retrouvent paumés dans la neige, à crever de froid, à la fois burlesque, hilarant et glaçant). Cet écran noir, c'est le dernier avertissement de Chase : la société occidentale, affalée dans un dinner, y court tout droit à l'écran noir... Adios T., j'ai adoré te haïr, et plus encore détesté t'adorer.

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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 10:01

James Gray, avec ce film, ne surprend que ceux qui ne connaissent pas bien ses oeuvres et les comprennent systématiquement de travers. Gray, au fond, travaille les mêmes thèmes de film en film, la même matière, proche du vérisme de Puccini. Pas un hasard s'il le cite dans un entretien aux Cahiers du cinéma. Ses personnages sont des gens ordinaires, sommés de choisir la direction que prendra leur existence. Des tragédies, en fait. Gray ne filme que ça. Et comme dans toute bonne tragédie, les personnages n'auront finalement que l'illusion du choix, ou pire encore, verront leur trajectoire, le destin qu'ils se sont choisis, ruiné, mis en pièce, par la force des choses.

Two lovers ne déroge donc pas à la règle, et est une tragédie, comme l'étaient We own the night et The yards. Des journaleux fainéants n'y ont vu qu'un mélodrame sirupeux, d'autres ont reproché à Gray d'avoir quitté son pré carré (le polar, tendance mafia) pour un genre qui ne lui convient pas. Et quand je pense que le film était en compétition à Cannes et qu'il n'a rien eu, et que c'est Entre les murs qui a eu la palme... Après Michael Moore ! Hey, les gars, le cinéma c'est autre chose qu'un tract dans une manif, ou un documentaire... Pas besoin d'être didactique jusqu'à l'excès ou donneur de leçons pour faire passer un message. Match point et We own the night en disent plus long sur la nature humaine que la énième diatribe anti-ceci ou anti-cela.

Dès que je m'énerve, je m'égare. Two lovers, donc. La seule surprise pour moi est qu'il soit sorti si rapidement après We own, alors que Gray a toujours eu un mal de chien à financer ses films, ce qui fait dire à certains qu'il prend son temps... ben voyons, son temps il le passe à chercher des producteurs avec une paire de couilles, tout simplement. La surprise fut donc très bonne pour moi, qui m'attendais à un nouveau film du bonhomme en 2011, à peu près... Comme d'habitude, Gray signe un chef d'oeuvre avec une histoire des plus banales, en magnifiant les clichés les plus éculés. Il est passé maître dans cet art. L'histoire est simple : Léonard est un adolescent attardé dans un corps d'adulte, il est suicidaire et vit chez ses parents. Il devra choisir entre vivre avec Sandra (déjà adoubée par ses parents) et Michelle. D'un côté, une vie rangée, rassurante, auprès d'une femme maternelle, de l'autre le plongeon dans le vide, avec un amour qui pourrait s'éteindre aussi rapidement qu'il est né. Ses sentiments penchent évidemment vers Michelle et le drame intime se met en place.

Le scénario, si simple, ne doit pourtant pas être considéré comme un prétexte. Gray en tire l'essence même du sentiment amoureux, sonde la psyché de Léonard et fait de son film un véritable thriller émotionnel. Incarné jusqu'au moindre centimètre carré d'épiderme par Joaquin Phoenix, Léonard est, comme Leo de The yards et Bobby de We own, littéralement englouti par son destin, qu'il aura pourtant voulu maîtriser tout le temps (soit en se donnant la mort, soit en choisissant envers et contre tout de filer ave Michelle). La fin du film rappelle celles des précédents de Gray : on n'échappe pas à son destin.

La mise en scène est d'un classicisme absolu, avec un hommage évident et magnifique à Fenêtre sur cour de Hitchcock, (l'appartement des parents de Léo et celui de Michelle se sont face), le travail sur la lumière est, comme toujours chez Gray, extrêmement soigné, et sert idéalement le propos du film. Je l'ai d'ailleurs vu à sa sortie, en décembre dernier, et n'ai pas encore eu l'occasion de le revoir. Mais il m'a durablement marqué, alors que mon cinéma ne le passait qu'en version française, qui est désastreuse. La voix française de Gwyneth Paltrow est horrible, la tranformant en gourde intégrale, alors que le jeu de l'actrice, beaucoup plus subtil, donne plus d'épaisseur au personnage. Nul doute que le revoir en v.o. sera un choc à la hauteur de ce que j'ai ressenti en revoyant We own the night une deuxième fois. C'est comme ça, avec les grands films, on peut les voir et revoir indéfiniment et l'émotion sera toujours intacte. C'est la force des grands tragédiens, et des histoires intemporelles (un père et ses fils, un homme et deux femmes...). C'est la force du grand cinéma.


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